«Le guide de la famille parfaite»: parents pressés, enfants pressurisés

Martin (Louis Morissette) ne lâche pas d’une semelle sa fille aînée à la mine blasée, Rose (Émilie Bierre), sa «championne», adolescente qui perd son souffle entre cours de danse, matchs de hockey et cours privés d’anglais, au point de manquer d’air. Il surveille ses résultats scolaires comme d’autres les indices boursiers, lui-même empêtré dans un emploi du temps complexe.
Photo: Les Films Opale Martin (Louis Morissette) ne lâche pas d’une semelle sa fille aînée à la mine blasée, Rose (Émilie Bierre), sa «championne», adolescente qui perd son souffle entre cours de danse, matchs de hockey et cours privés d’anglais, au point de manquer d’air. Il surveille ses résultats scolaires comme d’autres les indices boursiers, lui-même empêtré dans un emploi du temps complexe.

L’écran de cinéma est-il le miroir de l’âme des cinéastes, ou des spectateurs ? Sans doute un peu des deux, et c’est pourquoi les films révèlent autant de choses sur les valeurs, les tourments et les passions des artisans que sur ceux de la société d’où ils émergent. Dans le cadre de la série estivale En thérapie : le cinéma québécois, Le Devoir donne l’occasion à huit psychologues de se prêter au jeu de la séance thérapeutique, avec pour patient un film d’ici de leur choix. Cette semaine, le regard à la fois tendre et grinçant de Ricardo Trogi sur la surparentalité dans Le guide de la famille parfaite (2021).

Les parents sont à bout de nerfs, et les enfants à bout de souffle, affirment plusieurs observateurs, et tout cela n’est pas seulement imputable à la pandémie. Ce phénomène pas si nouveau s’alimente à plusieurs sources : celles de l’insécurité économique, de l’étalement urbain (parlez de patience à ceux et celles pris deux heures par jour dans les bouchons de circulation), d’un certain conformisme social, et d’un désir d’en mettre plein la vue pour épater voisins, collègues et amis, quitte à payer plus tard. Et que dire des ambitions démesurées de certains parents déposées sur les épaules frêles de leurs enfants, dont tous ces rêves qu’ils n’ont eux-mêmes jamais réalisés ?

On comprend vite que Martin (Louis Morissette) fait partie de cette catégorie, surtout devant la mine blasée de sa fille aînée, Rose (Émilie Bierre), sa « championne », adolescente qui perd son souffle entre cours de danse, matchs de hockey et cours privés d’anglais, au point de manquer d’air. Mais son père ne la lâche pas d’une semelle, surveillant ses résultats scolaires comme d’autres les indices boursiers, lui-même empêtré dans un emploi du temps complexe, entre son travail, son fils cadet, né d’une seconde union avec Marie-Soleil (Catherine Chabot), tout en accusant Caroline (Isabelle Guérard), la mère de Rose, de privilégier sa carrière de danseuse à son rôle de mère.

Au milieu de ce tourbillon, reste-t-il une place aux enfants pour qu’ils puissent être ce qu’ils sont avant de devenir adultes ? Rongée par l’anxiété de performance, la peur de déplaire, et l’obsession de son image sur les réseaux sociaux, la progéniture de ces familles exemplaires traîne avec elle les maux de notre époque. Cette radiographie du réalisateur des films Horloge biologique (2005) et Le mirage (2015), autres coups de griffes sur les vicissitudes de la classe moyenne, est analysée par Amélie Seidah, psychologue clinicienne spécialisée dans les troubles anxieux et de l’humeur, coautrice avec Isabelle Geninet de L’anxiété apprivoisée. Transformer son stress en ressource positive (Éditions Trécarré).

Qu’avez-vous ressenti lors du premier visionnement de ce film ?

Il a vite piqué ma curiosité, autant sur le plan professionnel que personnel, puisque je suis mère de deux adolescents. J’ai songé à le regarder en famille, mais j’avais le pressentiment que ça allait me questionner comme parent ; je me suis gardé une petite gêne… et j’ai bien fait ! Disons qu’après le premier visionnement, j’ai été un peu sonnée.

Comme on dit, il a touché une corde sensible ?

Je m’intéresse tout particulièrement aux troubles anxieux, à l’anxiété de performance, de même qu’à l’épuisement, sans compter mes livres sur le sujet. Lorsque je les écris, je ne veux surtout pas qu’ils deviennent des guides disant : si vous suivez ce conseil, vous serez protégé de telle situation. Certaines postures peuvent aider, d’autres nuire, mais être parent, ça ne vient pas avec un guide, et même avec des connaissances, notre enfant ne sera pas à l’abri d’un moment difficile, et nous, épargnés de toutes sortes d’émotions. Je partageais l’humanité des personnages, et je trouve que le film la transmet parfaitement.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Amélie Seidah est une psychologue clinicienne spécialisée dans les troubles anxieux et de l’humeur, et coautrice avec Isabelle Geninet de «L’anxiété apprivoisée. Transformer son stress en ressource positive».

Avez-vous vite décelé celle de Martin ? Elle semble parfois bien cachée !

Je sentais beaucoup d’anxiété et de peur, visible dès le départ, avec ses médicaments, ses règles rigides, et ses petites vérifications compulsives qui n’ont pas échappé à mon oeil de psychologue clinicienne ! Derrière sa façade autoritaire, je sentais sa vulnérabilité, et son inquiétude. L’être humain a tendance à fuir l’inconfort, nous sommes programmés ainsi ; certains vont tout vérifier, tout contrôler, et d’autres pratiquer une certaine dureté. Tout cela parce que des parents ont peur que leur enfant ressemble à X, Y, ou Z, qu’il n’ait pas d’avenir, ou qu’il finisse comme caissier de dépanneur. C’est ce que Martin ne cesse de répéter à Rose.

Par contre, les parents de Martin, incarnés par Louise Portal et Gilles Renaud, proposent une vision très différente, eux qui ont laissé beaucoup de liberté à leurs enfants, et qui ne sont pas très portés sur les directives du Guide alimentaire canadien !

Ils sont bienveillants, mais francs, alors qu’aujourd’hui, avec la surparentalité, on n’ose plus dire les vraies choses. Car derrière le « T’es bon, t’es capable », il y a ce refus d’admettre que notre enfant ne peut pas être bon dans tout. On l’entend même dans le film : « Est-ce que c’est possible que mon enfant soit… ordinaire ? » Ma réponse : oui, et c’est correct ! L’important pour chacun est de savoir où sont nos forces et nos faiblesses. Comme parent, ce n’est pas rendre service à son enfant que de le nier.

Si on vous avait demandé d’agir ici comme conseillère à la scénarisation, qu’auriez-vous changé ?

La dynamique et la personnalité des personnages étaient incarnées avec beaucoup de subtilité. Je n’en dirais pas autant au sujet du psychologue ; nous sommes rarement bien joués ! Son message est intense, brutal, destiné à brasser les parents de Rose. Mais si un vrai psychologue avait parlé ainsi, il aurait vraiment manqué de finesse clinique. Car c’est rare qu’un parent se lève le matin avec une intention malveillante envers son enfant. Parfois ils ne savent pas comment faire, et ce sont leurs peurs qui expliquent leurs comportements, comme la mère de Rose, qui préfère être « chummy-chummy » avec sa fille plutôt que de perdre son lien avec elle. Dans le contexte du film, l’idée était sûrement de faire réfléchir les spectateurs ; dans la vraie vie, il y aurait un risque de braquer les parents.

Est-ce que vous recommanderiez à vos patients un film comme Le guide de la famille parfaite ?

Je le suggérerais davantage aux parents qu’aux jeunes, même si plusieurs d’entre eux vont se reconnaître dans le personnage de Rose. Mais le patient doit amorcer une réflexion sur le sujet, car comme psychologue, je dois être à l’écoute de ce qu’il m’amène, de ce qui est difficile pour lui, et de ce qu’il souhaite. Ce n’est pas à moi de juger quel comportement il doit changer. Mais il faut comprendre qu’au-delà de la performance, la véritable réussite d’un parent demeure sa relation avec son enfant. Nous souhaitons tous qu’ils soient épanouis et heureux dans leurs choix ; Martin ne prend pas le bon chemin pour y parvenir. Nous éduquons nos enfants en nous appuyant sur nos valeurs parentales, et on doit aussi faire preuve de souplesse. Car dans la rigidité, il y a de la souffrance. La réussite, c’est une chose, mais la valeur relationnelle doit prendre le dessus. Sans relation, il n’y a rien.

Le guide de la famille parfaite est disponible sur Netflix.

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