«Tolo Tolo»: un touriste chez les migrants

Photo: A-Z Films

Primée du Globe d’or (équivalent italien des Golden Globes) de la meilleure comédie en 2020, Tolo Tolo a fait se bousculer plus de six millions d’Italiens dans les salles de cinéma à sa sortie, la même année. Et malgré un tel succès, il aura fallu deux ans pour que cette satire de la crise des migrants européenne débarque chez nous. À croire que le film a dû faire la traversée à la nage, clandestinement, pour nous parvenir outre-Atlantique. Et si la méthode a été la même que son héros, alors cela tient du miracle…

Ce héros, c’est Checco. Pur produit italien de la tête aux mocassins Prada, cet entrepreneur qui vit ses rêves en grand avec l’argent des autres — en l’occurrence, celui de ses proches — ouvre un restaurant de sushis dans son village natal des Pouilles. Tenu de ses mains de maestro, le resto fait bien sûr faillite rapidement. Checco fuit en Afrique afin d’échapper aux collecteurs de dettes, tout en laissant les siens avec la généreuse addition de ses ambitions. Il se fait engager comme serveur dans un hôtel de luxe, où il sympathise avec son collègue Oumar et tombe amoureux d’Idjaba. Mais voilà qu’un conflit entre un groupe armé et les autorités éclate. Checco se retrouve à devoir fuir vers l’Europe avec ses deux collègues et devient, ironiquement, un clandestin.

Checco Zalone, nouveau venu dans le cercle des réalisateurs, est un illustre inconnu sous nos latitudes. En revanche, dans la patrie de Gucci, on ne présente plus l’acteur, humoriste et musicien qui fait se poiler les Italiens depuis déjà quelques années. Celui qui s’est fait connaître avec son personnage de péquenaud du sud inculte et décomplexé (son nom de scène, Checco Zalone, signifierait dans le dialecte des Pouilles : « Quel gros colon ! ») a vu grand pour son premier long métrage en voulant nous faire rire du drame humanitaire que constitue la crise migratoire européenne.

Critique vitriolée

 

Provocateur dans l’âme, il ose tout. Jusqu’à un ballet aquatique de migrants à la dérive en pleine Méditerranée. Sauf que le Rital donne tort à l’adage inventé par le scénariste Michel Audiard : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » Car le Checco de derrière la caméra en a plus dans le cigare que son alter ego de devant et mitraille intelligemment à travers chaque gag. Il taille un costard — Armani, bien sûr — à toutes les élites bien-pensantes et hypocrites, aux riches, aux politiciens lourds de courage comme une urne vide, aux « reporters de la misère humaine » qui vont plus à la rencontre de leur ego que des populations du monde et, faut-il le préciser, aux touristes occidentaux impérialistes. Tout le monde en prend sévèrement pour son grade, pour le meilleur et pour le rire.

Rendons tout de même à César ce qui est à César, car tout le mérite ne revient pas au seul Zalone. En effet, pas niaiseux pour une lyre, il s’est adjoint sur l’écriture du scénario un ponte : le cinéaste Paolo Virzi, accessoirement Lion d’argent à Venise en 1997 pour Ovosodo. Le duo mise avec justesse sur l’autodérision et un humour vitriolé qui dispensent bon train des gags à la limite de l’absurde et dont, chose suffisamment rare pour être remarquée, la majorité est effectivement drôle. Jouant de la prévisibilité de ce type de scénario, ils parviennent à nous prendre au dépourvu jusque dans les dernières minutes du film.

Côté visu, Zalone a vu juste en creusant le décalage entre le fond et la forme. Le nouveau réalisateur use, voire abuse des plans aériens esthétisants tout droit sortis d’une publicité touristique, ajoutant au comique de situation servi par le scénario. La photographie est soignée, les cadrages judicieux, on applaudirait presque. Quel dommage que le recours aux fonds verts ne soit pas aussi techniquement abouti ! L’idée était pourtant bien trouvée. On regrette que cette faiblesse n’ait pas été compensée par une dose supplémentaire de créativité, dont il Signore Zalone ne semble pas manquer.

Un petit moins aussi sur la prestation des acteurs, qui manque parfois de crédibilité. Checco Zalone, pour sa première réalisation, s’en sort malgré tout honorablement bien en réussissant une comédie légère, à la critique délicate comme un coup de boule de Zidane sur Materazzi et aussi scandaleuse que drôle.

Tolo Tolo

★★★

Comédie de Checco Zalone avec Checco Zalone, Souleymane Sylla, Manda Touré et Nassor Said Birya. Italie, 2020, 90 minutes. En salle.

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