«Arsenault et fils»: la bête ténébreuse

Guillaume Cyr dans le rôle d’Adam Arsenault
Photo: MK2 Mile-End Guillaume Cyr dans le rôle d’Adam Arsenault

Les Arsenault pratiquent le braconnage de père en fils depuis des générations. En fait, le garage familial n’est plus guère qu’une façade pour le très lucratif marché clandestin de la viande sauvage. Adam, le fils aîné, a toujours suivi le mouvement du clan. Or, depuis quelque temps, il a de plus en plus de mal à réprimer ses aspirations enfouies. Rien n’étant jamais simple dans les histoires de famille, ces remises en question surviennent alors qu’Anthony, le cadet tête brûlée, vient de rentrer au bercail, et qu’Émilie, une animatrice de radio charismatique, semble s’intéresser à Adam. Avec Arsenault et fils, Rafaël Ouellet effectue un retour en force au cinéma après sept ans d’absence.

Un alliage irrésistible de film noir et de western, ce country noir s’avère aussi poignant que bourré de retournements. Car rien n’est tout à fait ce qu’il y paraît dans Arsenault et fils. Cela vaut pour les lieux, les personnages et les situations. C’est par exemple le cas, comme on l’évoquait, de l’entreprise familiale du titre, où l’on dépèce des bêtes davantage qu’on y répare des voitures. Ça l’est également pour Adam (Guillaume Cyr, bouleversant), qui, sous des dehors de gentil géant et de fils et petit-fils solidaire des siens, rêve d’une autre vie. Idem pour son frère Anthony, qui se révèle non seulement impulsif, mais carrément sociopathe (Pierre-Paul Alain, magnétique).

Sans parler d’Émilie, personnage complexe avec lequel Rafaël Ouellet effectue un brillant détournement de la figure de la femme fatale, archétype incontournable du film noir.

À cet égard, Karine Vanasse est absolument formidable dans ce rôle qui exige d’elle de constamment laisser planer un soupçon d’ambiguïté quant à ses intentions et motivations. Les scènes qu’elle partage avec Guillaume Cyr, le crescendo émotionnel subtil de celles-ci, débutent dans une légèreté confinant presque à la comédie romantique, puis évoluent vers quelque chose de beau et de déchirant. La chimie que partagent les deux vedettes est parfaite, et le pas de deux auquel elles se livrent est une leçon de jeu.

Photo: MK2 Mile-End Pierre-Paul Alain et Karine Vanasse 

Quant aux situations, là encore, le scénariste et réalisateur déjoue constamment les attentes. La table semble être mise pour tel développement, mais soudain, une révélation inattendue entraîne le récit ailleurs. Or, Rafaël Ouellet ayant longuement peaufiné son scénario, le suivi narratif est là : rien n’est arbitraire ou discutable d’un point de vue logique. En réexaminant ce qui a précédé, force est de constater, chaque fois, que les rebondissements ont été dûment préparés en amont.

Mise en scène réfléchie

 

En phase avec ces apparences trompeuses tous azimuts, le film lui-même affiche une identité changeante qui fonctionne (contrairement à Spiderhead, autre nouveauté). D’emblée, avec cette saisissante chevauchée en pick-up sur une musique qui rappelle à dessein Ennio Morricone, on est en plein western sylvestre. L’influence du film noir se précise à mesure qu’Adam s’impose comme un antihéros classique, avec ses rêves illusoires qui l’empêchent de voir la toile d’araignée qui se tisse autour de lui. En passant par la chronique familiale, le thriller…

Lors du dénouement, on est sur le bout de notre siège.

 

La mise en scène, à l’instar du scénario, a de toute évidence été mûrement réfléchie. C’est, de loin, la plus ambitieuse et la plus achevée de Rafaël Ouellet. On est dans la continuité de l’excellent Camion (2012), mais, sans perdre une once d’intimisme, Arsenault et fils a plus d’ampleur. Le cinéaste va en outre plus loin en matière d’intrigue et de sous-texte.

Parmi les temps forts, on signalera ce party en forêt assorti d’une kyrielle de notations sociopolitiques (abordées en entrevue avec le réalisateur) : une séquence qui culmine par une odyssée hallucinée — littéralement — à travers bois au petit matin. À ce propos, chapeau au directeur photo, François Dutil.

Bref, c’est là un film diablement efficace et prenant. Espérons qu’il ne faudra pas encore attendre sept ans avant de retrouver le talentueux cinéaste au grand écran.

Arsenault et fils

★★★★

Drame de Rafaël Ouellet. Avec Guillaume Cyr, Karine Vanasse,Pierre-Paul Alain, Luc Picard, Julien Poulin, Micheline Lanctôt. Québec, 2022, 100 minutes. En salle.

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