«Une histoire d’amour et de désir»: frôler le péché de chair

Sami Outalbali dans le rôle d'Ahmed et Zbeida Belhajamor dans le rôle de Farah
KFilms Amérique Sami Outalbali dans le rôle d'Ahmed et Zbeida Belhajamor dans le rôle de Farah

Après six mois d’attente due à la fermeture des salles de cinéma en janvier, le film Une histoire d’amour et de désir fait enfin sa sortie chez nous, lui qui avait fait la clôture de la Semaine de la critique à Cannes en 2021. Et croyez-nous, ce second long métrage de Leyla Bouzid, après À peine j’ouvre les yeux, va faire frémir les épidermes québécois. La réalisatrice et scénariste nous fait goûter l’érotisme des mots comme on croque dans le fruit défendu avec avidité avant de se délecter langoureusement de sa chair suave. La poésie a rarement atteint au cinéma un tel degré de sensualité. On frôlerait presque le péché de chair.

« Livre-toi aux ébats des belles aux seins dressés et, comme les gazelles errantes, abandonne-toi aux jouissances. En ce jardin luxuriant, au loup hurlant répond là-bas un joyeux chant d’oiseaux. » Voici l’amour et le désir tels que nous les décrit le poète arabe Ibn’Arabî au XIIIe siècle. Un sens de la volupté raffiné que s’apprête à étudier le jeune Ahmed, qui commence des études de littérature à l’Université de la Sorbonne, à Paris. Ce jeune de cité issu de l’immigration algérienne ne soupçonnait pas que sa culture renfermait une telle sensualité. De même qu’il ne soupçonnait pas que la belle Farah, une étudiante tunisienne, éveillerait en lui toutes les fleurs de la poésie érotique arabe.

Comme nous le confiait Leyla Bouzid en entrevue la semaine passée, celle-ci s’est grandement inspirée de La leçon de piano de Jane Campion pour érotiser les corps de ses personnages. Mais il y a aussi du Almodóvar dans la façon qu’a Bouzid de filmer les corps, comme le grand maître espagnol a pu le faire dans En chair et en os. La réalisatrice tunisienne multiplie les gros plans avec une lumière affleurante qui s’attarde sur le cuir masculin comme féminin, faisant presque sentir sous les doigts la texture de la peau. Elle sensualise ses personnages sans pour autant les sexualiser, comme si elle gardait une certaine pudeur afin de présenter un être complet désirable, et non simplement un corps objet de désir.

Et comme si les êtres ne suffisaient pas, Bouzid va même jusqu’à érotiser les livres. À travers son objectif, les pages des ouvrages sont autant de morceaux de peau que les protagonistes caressent, le grain du papier se confondant avec celui de l’épiderme. On ne savoure pas simplement les mots des poètes que l’on entend, mais aussi ceux que l’on voit, et tous nos sens se retrouvent à l’affût.

Cependant, cette ode à la sensualité n’aurait pas toute sa superbe sans la musique du compositeur Lucas Gaudin, encore peu connu dans le milieu du 7e art. La bande sonore occupe une place importante dans les films de Leyla Bouzid, car elle parle là où les mots manquent aux personnages. L’incroyable partition de Gaudin, hybride entre le contemporain et le jazz, suggère l’effleurement des corps autant que le coeur qui s’emballe d’excitation, et fait monter la température. Fiévreuse et sublime, on en aurait voulu plus.

Entre fantasme et réalité

 

Sami Outalbali fait vibrer le spectateur au rythme de l’éveil érotique d’Ahmed avec beaucoup de sensibilité et de retenue. L’Académie des César l’a d’ailleurs nommé pour le prix du meilleur espoir masculin en février dernier. Un talent à suivre, donc.

Dans les yeux d’Ahmed miroite un océan de vers dont chaque pied rime avec Farah. Il est un poète qui cherche sa voix, car celui-ci n’assume pas son désir pourtant irrépressible. Il se sent prisonnier d’un carcan culturel, alors que c’est lui-même qui s’impose ces barrières, tant par peur du regard des autres que par peur que la réalité ne soit pas à la hauteur du fantasme.

Pilier d’une critique sociale, Ahmed permet à sa créatrice de nous rappeler que les hommes aussi ont besoin de s’émanciper. Riche en discours sociaux, Une histoire d’amour et de désir n’élude pas la question de la place de la femme et touche également du doigt le problème de l’image de la communauté arabe. Celle qu’elle se renvoie à elle-même et celle qu’elle renvoie aux autres. Des sujets denses chers à la réalisatrice, évoqués avec justesse, et qui apellent à avoir leur propre oeuvre.

De film en film, Leyla Bouzid affineson style. Le prochain promet un brillant moment de cinéma.

 

Une histoire d’amour et de désir

★★★★

Drame romantique de Leyla Bouzid. Avec Sami Outalbali et Zbeida Belhajamor. France, 2020, 102 minutes. En salle.

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