Oliver Stone et le complot des faits

Le réalisateur américain Oliver Stone lors du 16e Festival du film de Rome en octobre 2021 pour présenter «JFK: Destiny Betrayed», la nouvelle série en quatre parties qu’il a réalisée sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy
Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse Le réalisateur américain Oliver Stone lors du 16e Festival du film de Rome en octobre 2021 pour présenter «JFK: Destiny Betrayed», la nouvelle série en quatre parties qu’il a réalisée sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy

Lauréat de quatre Oscar, dont deux pour la meilleure réalisation, Oliver Stone est l’auteur de plusieurs films majeurs. Parmi ceux-ci JFK, qui, en 1991, réfutait la version officielle entourant l’assassinant du président américain survenu en 1963, occupe une place particulière. Trente ans plus tard, le cinéaste a revisité le sujet dans son documentaire JFK Revisited: Through the Looking Glass, puis, tout récemment, dans la série documentaire JFK: Destiny Betrayed. Invité par le Festival de cinéma de la ville de Québec, Oliver Stone est de passage dans la capitale nationale en compagnie du coscénariste des deux productions documentaires, James DiEugenio, auteur de nombreux ouvrages sur Kennedy, dont une version bonifiée de JFK Revisited, à paraître le 5 juillet.

Figure controversée, Oliver Stone est abonné aux déclarations chocs. Il a par exemple soutenu Vladimir Poutine, avec qui il a réalisé une série d’entretiens en 2017, quelques jours avant l’invasion ukrainienne avant de se rétracter, ce qu’il fait rarement. Mais au-delà des controverses, Stone est un cinéaste qui a beaucoup réfléchi à son pays, brossant un portrait très critique de sa nation en examinant ses diverses obsessions : l’argent dans Wall Street et sa suite, le Vietnam dans Platoon, Born on the Fourth of July et Heaven and Earth (Le ciel et la terre), la violence dans Natural Born Killers (Le meurtre dans le sang), le football dans Any Given Sunday (Les héros du dimanche), ses présidents dans Nixon, W. et surtout JFK, vers lequel le réalisateur revient inlassablement.

Avant de lire le livre de Jim Garrison, le procureur chargé de l’enquête sur l’assassinat de Kennedy, vous étiez-vous déjà intéressé à l’affaire ?

O.S. : Pas spécialement. J’en connaissais les grandes lignes, mais pas les détails. C’était un meurtre « intéressant », disons ça comme ça, mais je ne m’y étais jamais arrêté. Lors d’un festival de films, j’ai croisé une éditrice, Ellen Ray, qui tenait à me remettre un exemplaire du livre de Jim Garrison. Je l’ai finalement pris parce qu’Ellen est l’une des fondatrices du CovertAction Quarterly [une initiative d’anciens employés de la CIA très critique des politiques étrangères américaines et de diverses opérations des services secrets], le meilleur magazine underground en matière d’enquête sur les opérations de la CIA. Je l’ai lu et j’ai été captivé. J’ai aussitôt acheté les droits d’adaptation. Ce n’est pas que je souhaitais rouvrir l’enquête : c’était juste un fabuleux thriller politique, comme ceux de Costa-Gavras, à la Z. J’ai tourné Fourth of July, puis The Doors, puis j’ai enfin pu m’atteler à JFK.

Vous avez confié dans des entrevues récentes avoir été pris de court par le tollé soulevé par votre film, en 1991.

 

O.S. : J’étais naïf. J’étais dans le métier depuis un moment déjà, mais je n’avais encore jamais été mis à nu en public de la sorte. Me faire traiter de menteur, d’affabulateur… Que mon intégrité soit remise en question comme ça, c’était nouveau pour moi. Jack Valenti [le président de la Motion Picture Association of America, auparavant conseiller de Lyndon Johnson, qui succéda à John F. Kennedy] est tombé sur le film comme une tonne de briques juste avant les Oscar [où JFK était nommé huit fois, entre autres pour meilleur film, meilleure réalisation et meilleur scénario]. D’anciens membres de la commission Warren en on fait autant. Je suis certain que ça a nui au film vis-à-vis de l’Académie.

J. D. : C’est le seul film, à ma connaissance, qui a été attaqué sept mois avant que quiconque le voie. Jon Margolis du Chicago Tribune a écrit une dénonciation du film sans l’avoir vu. George Lardner [correspondant sur la sécurité nationale au Washington Post] a écrit une attaque basée sur un premier jet du scénario : du jamais vu.

Étant déjà bien versé dans le sujet, qu’avez-vous pensé du film, monsieur DiEugenio ?

J. D. : Sur le plan technique, c’est une merveille. À sa sortie, le film a été attaqué pour la licence dramatique qu’il s’accordait. J’ai depuis fait l’exercice de scruter le premier tiers du film à la lumière des nouveaux faits révélés depuis, et il s’avère qu’Oliver a été très conservateur dans son approche. Qui plus est, le film hollywoodien moyen est généralement assez peu scrupuleux par rapport aux faits historiques sans qu’on s’en offusque : The Intouchables (Les incorruptibles), Bugsy ? Oliver a été attaqué parce que c’était politique. Ce que JFK a réussi à faire en 1991, c’est de passer le message à un large public que Lyndon Johnson a changé la politique étrangère de Kennedy ; que le désastre du Vietnam ne serait pas arrivé avec Kennedy.

Justement, JFK se terminait par la mention que les documents liés à l’affaire demeureraient sous scellés jusqu’en 2029. Or, après avoir vu le film, le Congrès a passé le « President John F. Kennedy Assassination Records Collection Act of 1992 », visant à rendre publics plus tôt lesdits documents.

O.S. : Cinq chercheurs ont eu le droit d’examiner les documents et de faire des recherches limitées. Sauf que pendant la fenêtre de quatre ans, de 1994 à 1998, où les documents n’étaient plus scellés, plusieurs de leurs demandes sont restées sans suite.

J.D. : Dans JFK Revisited, nous avons le président du JFK Assassination Records Review Board qui décrit certains problèmes encourus avec la CIA et les services secrets. Nous avons aussi Douglas Horne, qui a procédé aux extraordinaires réexamens de l’autopsie. Nous avons certains résultats dans le film et les découvertes sont remarquables.

Ces années-ci, la désinformation et les théories du complot pullulent. Dans ce contexte, trouvez-vous qu’il est plus simple, ou plus difficile d’être entendu ?

O.S. : Les conspirations, il y en a toujours eu, aux États-Unis comme ailleurs : c’est vieux comme le monde. Avec les réseaux sociaux, il y a 10 000 théories du complot à la minute. C’est hors de contrôle, mais je crois fondamentalement à la liberté d’expression. Sauf que je crois également qu’il faut s’appuyer sur des faits pour soutenir ce qu’on avance. En même temps, les médias de masse dénoncent ces théories comme nuisant à l’Amérique, alors qu’ils sont eux-mêmes responsables : depuis le jour 1 [de l’assassinat de Kennedy] qu’ils ne se donnent pas la peine d’étudier les faits. Lorsque JFK Revisited est sorti en 2021, les grands médias américains ne l’ont pas couvert. Ça ne m’étonne pas. Même si le documentaire prouve que mon film JFK n’était pas de l’affabulation, je ne me sens pas tant vengé que j’ai simplement l’impression d’avoir fait ce que je devais faire. Vous savez, ça a été très dur, parce qu’à l’époque de mes films sur le Vietnam, j’étais considéré comme une sorte de héros, puis je suis devenu un paria. Peut-être l’Histoire sera-t-elle clémente envers Jim Garrison, et envers mon film.

Oliver Stone et James DiEugenio rencontreront Jean-François Lépine sur la scène du Diamant à Québec le 15 juin. Le film et les documentaires sont disponibles en VSD sur plusieurs plateformes, dont iTunes.

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