«E.T.» et «The Thing»: l’ami et l’ennemi extraterrestres

Kurt Russell dans le rôle du pilote d’hélicoptère R.J. MacReady, le protagonniste principal du film «The Thing», de John Carpenter, sorti en 1982
Photo: Universal Pictures Kurt Russell dans le rôle du pilote d’hélicoptère R.J. MacReady, le protagonniste principal du film «The Thing», de John Carpenter, sorti en 1982

La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.

En juin 1982, deux films remarquables prirent l’affiche : E.T. (E. T. l’extraterrestre), de Steven Spielberg, et The Thing (L’effroyable chose), de John Carpenter. Si le premier fut d’emblée un succès plébiscité, le second fut en revanche un flop vilipendé réhabilité a posteriori. Quarante ans après leur sortie, il est intéressant de les comparer, puisque, à maints égards, ils sont la parfaite antithèse l’un de l’autre.

La genèse d’E.T. remonte à 1960. Ébranlé par le divorce de ses parents, le jeune Steven Spielberg se console auprès d’un ami extraterrestre imaginaire. Vingt ans et un projet de film abandonné puis tard, le cinéaste confie à Melissa Matheson le mandat d’écrire un scénario basé sur cette situation de départ. Naissent ainsi Elliott (Henry Thomas) et E.T. (conçu par Carlo Rambaldi avec l’apport de 16 voix, dont celle de l’actrice Debra Winger).

Cadet de trois enfants, Elliott vit avec sa mère divorcée. Un soir, il découvre un extraterrestre oublié par les siens. Passé leur terreur mutuelle initiale, une amitié empreinte de merveilleux se noue entre eux. En périphérie, des agents rôdent…

À Total Film, Spielberg confiait en 2004 : « E.T. était un petit film très personnel. Ma motivation pour le faire était pure et non motivée par le profit — je ne croyais pas que ce serait un succès, car c’était à propos d’enfants, et aucun film à propos d’enfants âgés de moins de 18 ans ne faisait recette à l’époque. »

L’enfant intérieur

Recette, il y eut toutefois : E.T. devint le film le plus rentable de tous les temps jusqu’en 1993, lorsqu’une autre production de Spielberg, Jurassic Park (Le parc jurassique) le détrôna. À noter que, pour la ressortie d’E.T. en 2002, Spielberg effaça les armes à feu des agents et les remplaça par des talkies-walkies au moyen d’effets numériques. Devant le tollé soulevé, le cinéaste revint aux images originelles pour les versions Blu-ray et 4K subséquentes.

En apparence anecdotique, cette édulcoration participe pourtant d’une certaine logique. Spielberg, par cette touche de révisionnisme, ne faisait-il pas que renforcer la nature profonde de son film ? Dans une critique anniversaire, Roger Ebert résumait en trois mots-clés ladite nature : « Ce film a fait plaisir à mon cœur. Il est rempli d’innocence, d’espoir et de bonne humeur. »

Si l’on se reporte dans le contexte de la première, en 1982, le public américain avait justement grand-soif « d’innocence, d’espoir et de bonne humeur » après une décennie des films volontiers sombres et politisés du Nouvel Hollywood post Bonnie and Clyde, Easy Rider et autres Midnight Cowboy. Après avoir scandé « Let’s Make America Great Again ! », Ronald Reagan était désormais président. Propulsé par le capitalisme sauvage, le rêve américain trouvait un nouveau souffle : exit le cinéma défaitiste ou cynique.

Dans un essai publié par The Ringer en 2020, Adam Nayman, sans rien enlever au brio d’E.T., avançait : « Hollywood [cherchait] à infantiliser douillettement son auditoire en réveillant le proverbial “enfant intérieur” — la mission tacite de Star Wars et délibérée d’E.T. […] Il est tentant de voir en Spielberg le cinéaste par excellence de l’ère Reagan, et pas seulement parce qu’il se trouve que son nom figure sur plusieurs des plus grands succès populistes du début des années 1980. Ce qui reliait en filigrane Raiders of the Lost Ark (Les aventuriers de l’arche perdue), E.T. et Back to the Future (Retour vers le futur, produit par Spielberg) était un sous-texte d’innocence et une vision du monde confortablement divisée entre le bien et le mal. »

Un regard fataliste

 

Or, cette division est complètement subvertie dans The Thing, entre autres exemples de disparités (avec également le désert antarctique en lieu et place d’une très peuplée et ensoleillée banlieue californienne). Basé sur le roman Who Goes There ?, de John W. Campbell Jr., déjà adapté en 1951 par Howard Hawks et Christian Nyby, The Thing est tout sauf synonyme « d’innocence, d’espoir et de bonne humeur ».

Le film de John Carpenter présente douze hommes isolés dans une station de recherche qui découvrent qu’une créature extraterrestre polymorphe se tapit parmi eux. Contrairement au gentil E.T., la « chose » s’avère impitoyable dans sa manière insidieuse de copier les organismes qu’elle absorbe (littéralement, gracieuseté de Rob Bottin et de ses effets novateurs). Elle peut donc se cacher « au grand jour », revêtant l’apparence d’un collègue, d’un ami…

Dans son ouvrage consacré à The Thing, Anne Billson écrivait :

« En 1982, les philosophies politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher s’infiltraient dans les masses, entraînant un sentiment général très éloigné du ton ironique, subversif et antiautoritaire de John Carpenter. Même dans les années 1980, les films de Carpenter affichaient une sensibilité cynique plus en phase avec les années 1970 innovantes et iconoclastes, avec leurs théories du complot et leurs fins pessimistes, qu’avec le workaholisme adorateur de Mammon de la décennie yuppie. En 1982, après les Malouines et avant la Grenade, il y avait — pour ceux qui avaient réussi à prendre en marche le train de la nouvelle prospérité à tout crin — une atmosphère d’optimisme ascensionnel dans l’air. »

Loin de se laisser gagner par le triomphalisme ambiant, Carpenter, qui en 1988 offrit la satire reaganienne culte They Live (Invasion Los Angeles), pose dans The Thing un regard fataliste sur le genre humain en général, et sur l’Amérique en particulier : deux loups solitaires, comme le cinéaste avoue lui-même l’être, Childs (Keith David) et MacReady (Kurt Russell) s’en sortent à la fin, mais s’agit-il bien d’eux, ou d’imitations ? Et même s’il s’agit d’eux, une mort glacée est inéluctable…

Anne Billson, cette fois dans un essai rédigé pour The Guardianen 2009, relevait en outre une différence fondamentale entre les versions de 1951 et de 1982 : « The Thing from Another World (La chose d’un autre monde) présente un groupe de personnes qui s’unissent à la manière typiquement “hawksienne” pour vaincre l’ennemi commun. Dans la version de Carpenter, les hommes se désunissent, déchirés par la méfiance. »

Deux visions

 

On le mentionnait d’emblée, The Thing prit du galon sur le tard. Au moment d’honorer John Carpenter en 2019, c’est ce film (plutôt que son premier triomphe, Halloween) que le Festival de Cannes projeta. Lorsque, dans la foulée, Collider lui demanda d’où lui venait sa fascination pour « l’annihilation du genre humain », Carpenter, un peu comme Spielberg avec E.T., évoqua une page de son enfance :

« J’ai grandi à une époque en Amérique où on lisait encore la Bible à l’école, ce qui s’est terminé en deuxième année. J’étais très jeune et impressionnable et on lisait les Révélations. Putain de merde ! Vous plaisantez ! ? La fin des temps ! […] J’ai été époustouflé. J’en ai ensuite appris beaucoup plus sur les autres cultures et leurs trucs de fin des temps — on pense tous à ce qu’il y a après. Ça m’a fasciné […] Je ne crois pas au surnaturel. Le surnaturel existe dans les films, pas dans la vraie vie. L’horreur dans la vraie vie, c’est Bachar al-Assad qui largue des armes chimiques sur des enfants. »

C’est là, sans doute, ce qui distingue le plus Carpenter et Spielberg. Au sujet d’E.T., ce dernier expliquait ainsi au New York Times en 1982 :

« J’ai tendance à me ranger du côté de ce qui n’est pas réel dans mes choix de sujets, plutôt qu’avec ce qui se passe dans la rue […] J’ai toujours voulu faire quelque chose à propos des enfants parce que je suis encore un enfant. J’attends toujours de sortir de mes chaussures de Peter Pan et d’enfiler mes souliers de monsieur. Je pense qu’il est plus facile pour moi d’avoir une conversation sur Pac-Man ou l’exobiologie avec un enfant de 11 ans que de m’asseoir avec un adulte pour discuter de Nietzsche et des Malouines. Pourquoi ? Probablement, je suppose, parce que je suis socialement irresponsable, et qu’au fond, je ne veux pas regarder le monde dans les yeux. En fait, ça ne me dérange pas de regarder le monde dans les yeux, tant qu’il y a une caméra entre nous. »

Là où E.T. tente de faire écran à l’angoisse existentielle, The Thing choisit à l’inverse d’y plonger. Deux visions, deux chefs-d’œuvre.

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