«En route!»: un Panahi peut en cacher un autre

Il aura fallu à Panah Panahi attendre la trentaine bien tassée pour enfin réaliser son premier long métrage et faire le pari de sortir de l’ombre de son cinéaste acclamé de père avec le film «En route !».
Photo: Kino Lorber Il aura fallu à Panah Panahi attendre la trentaine bien tassée pour enfin réaliser son premier long métrage et faire le pari de sortir de l’ombre de son cinéaste acclamé de père avec le film «En route !».

Le problème quand on est « le fils de » (ou « la fille de », d’ailleurs), c’est que la comparaison est inévitable. Il aura fallu à Panah Panahi attendre la trentaine bien tassée pour enfin réaliser son premier long métrage et faire le pari de sortir de l’ombre de son cinéaste acclamé de père. En route !, nommé pour la Caméra d’or à Cannes en 2021, est donc un acte d’émancipation pour le fils du grand Jafar Panahi, icône de la nouvelle vague iranienne. Le résultat, plus que prometteur, augure une carrière florissante.

Panahi fils nous fait monter dans la voiture d’une famille iranienne complètement chaotique. Un petit côté Taxi Téhéran de Panahi père ? Oui, c’est certain, mais point trop n’en faut. Dans l’habitacle, on découvre un père avec une jambe plâtrée et à l’humour cinglant, un fils cadet à la limite de l’hyperactivité, un fils aîné quasi mutique et une mère poule qui fait office de ciment familial. Cette équipée, sauvage comme un clown mal embouché, avale les kilomètres pour faire sortir l’aîné du pays tout en veillant à ce que le cadet ne se doute pas de ce départ définitif. Ah, le mensonge, ce pilier de l’éducation !

Une musique mélancolique au piano se fait entendre sur fond blanc. Les doigts d’un enfant jouant la mélodie sur des touches dessinées apparaissent, et on s’imagine déjà un bambin rêveur qui ne pourra jamais s’approcher davantage de la pratique musicale dans un pays qui l’écrase. Le drame est à portée de main, sauf qu’il est question de pied. Celui du père endormi, dont le plâtre a été décoré du clavier sur lequel s’exerce le fils. Et les orteils dodus du patriarche, par la magie du travelling arrière, vont occuper le premier plan. Du drame, vous avez dit ? L’auteur-réalisateur en a décidé autrement. Panah Panahi prend un malin plaisir à contrarier la tragédie qui se déroule à l’écran, et on adore ça. Dans ce road movie à la limite du huis clos, la fuite ressemble plus à une vadrouille dominicale débridée.

Un piquant addictif

 

Tous les moyens sont bons pour nous sortir du drame, et le cinéaste en fait usage avec brio, qu’il s’agisse des regards à la caméra lancés par les acteurs, qui font voler en éclats, l’espace de quelques secondes, l’illusion du quatrième mur, de la musique, tout juste trop mélancolique pour être honnête, ou des péripéties rocambolesques. Mais, par-dessus tout, il y a l’humour.

Le jeune Panahi en a à revendre, de cette marrade truculente. Et originale, par-dessus le marché. On savoure ses dialogues comme on savourerait un fruit au piquant addictif. Les acteurs de tous âges assènent leurs répliques avec un détachement génial tandis que l’énergie du plus jeune sert de moteur aux autres. Entre ce petit dernier de la famille, qui parle comme un adulte de ses conquêtes amoureuses et de son téléphone hors de prix, et le père, bonimenteur cynique qui tourne en dérision chaque situation, le réalisateur iranien ose une écriture légère, espiègle et riche qui rebondit sur le mélo à grands coups d’absurde comme un danseur de claquettes sur le parquet. Le discours sociopolitique — car discours sociopolitique il y a bien — est marbré d’ironie et de sarcasme, pour ne surtout pas nous laisser l’occasion de nous apitoyer sur le sort des personnages.

Le réalisateur lui-même s’en garde bien. Au contraire, sa mise en scène tourne en ridicule ses héros tandis que les personnages se ridiculisent entre eux. Panah Panahi utilise ses décors, l’espace confiné de la voiture notamment, pour créer le comique. Il détourne la réalité pour la rendre cocasse et nous surprend à chaque tournant. Pour autant, il ne fait que peu de concessions à la poésie filmique. Mieux encore, par son humour détonnant, il crée ce que nous baptiserons l’improbable poétique et parvient à nous émerveiller au milieu de nos éclats de rire. Avec En route !, le fils Panahi s’offre une place au soleil à côté de son père. Unique, réjouissant, immanquable.

En route !

★★★★

Comédie dramatique de Panah Panahi avec Amin Simiar, Hassan Madjooni, Pantea Panahiha et Rayan Sarlak. Iran, 2021, 93 minutes. En salle.

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