Bilan cinéma 2004 - La valse des millions, la foi des idéologues

En parcourant nos coups de coeur, plusieurs noteront l'absence d'un cinéaste qui, en cette année d'élection présidentielle américaine, croyait pouvoir changer la face du monde. Auréolé de la Palme d'or, Fahrenheit 9/11 aura seulement permis à Michael Moore de fracasser des records aux guichets (pour un documentaire au pays de la fiction pétaradante!) et de conforter dans leur choix des millions d'Américains ayant déjà une piètre opinion de George W. Bush. Son brûlot était essentiel, mais d'autres documentaires se sont révélés aussi convaincants dans leur démonstration de l'arrogance républicaine; poster boy de la gauche, Moore en est parfois aussi sa version clownesque.

Si un cinéaste américain a gagné ses épaulettes et ses élections en 2004, c'est bien Mel Gibson. Boudé par les grands studios, ignoré des puissants distributeurs, ce catholique fanatique aura porté sa croix pour faire The Passion of the Christ le succès le plus inattendu de l'année. Qui aurait cru qu'un film tourné en araméen, en latin et en hébreu pouvait attirer les foules (370 millions de dollars en recettes, près du double du film de Moore, et les stratèges du marketing en ont perdu... leur latin), prouvant que le renouveau religieux aux États-Unis se nourrit aussi de relectures tendancieuses du message évangélique.

Sinon, à Hollywood, la foi repose encore sur les suites de films à succès; parmi les réussites de l'année, Shrek 2 et Spider-Man 2 ont comblé les attentes des admirateurs... et celles des actionnaires. Mais comme divertissements bien ficelés, ils remportent tous les honneurs. On ne peut en dire autant de la série de navets qui ont pollué nos écrans (Catwoman, The Alamo, King Arthur, Van Helsing, etc.) ou encore de l'arrivée du Ben Stiller du mois (on a vu sa bouille dans cinq comédies cette année!). De plus, la tunique légère et le muscle huilé ont fait un retour remarqué avec Troy, de Wolfgang Petersen, et plus tard, dans l'indifférence générale, avec Alexander, d'Oliver Stone.

Coincé entre ces superproductions et un cinéma québécois rompu à l'art de la promotion tous azimuts, le cinéma européen, et surtout français, poursuit sa lente érosion. Sans la conviction de quelques distributeurs, de différents réseaux — dont celui de l'Association des cinémas parallèles — et de salles comme Le Clap, Ex-Centris ou le Beaubien, la présence européenne sur nos écrans, mis à part de rares succès publics, dont Goodbye Lenin! et Les Choristes, deviendrait carrément fantomatique. De plus, mondialisation oblige, celle-ci doit se battre avec le tigre asiatique et, comme en témoignent nos palmarès, les films de Zhang Yimou, de Takeshi Kitano et de Kim Ki-Duk ne nous ont pas laissés indifférents.

Ne cherchez pas l'étonnant court métrage d'animation Ryan, l'hymne à la joie urbaine tourné avec trois fois rien, Le bonheur c'est une chanson triste, ou le bouleversant et courageux documentaire Ce qu'il reste de nous dans le «club des millionnaires» du cinéma québécois. Ils figurent sur nos listes, mais les spectateurs d'ici — on oserait écrire: comme à l'habitude... — ont craqué pour les comédies made in Québec, faisant de Guy A. Lepage et de son Camping sauvage le champion toutes catégories. Le million tout-puissant, pas moins de huit longs métrages l'ont atteint et, dans certains cas, le battage médiatique, entre autres pour Nouvelle-France, a rendu la chose possible, sinon obligatoire. Des chiffres magiques qui camouflent une réalité implacable: les budgets explosent tandis que les recettes aux guichets couvrent à peine les coûts de promotion, petits succès qui sont loin de garantir une hypothétique carrière internationale. Et avant qu'un autre cinéaste québécois se taise devant un milliard de téléspectateurs, un Oscar à la main, il faudra s'armer de patience...

Les choix de nos critiques

Odile Tremblay

Films de l'année 2004
- Dogville, de Lars Von Trier
- Clean, d'Olivier Assayas
- Sideways, d'Alexander Payne
- The Aviator, de Martin Scorsese
- Depuis qu'Otar est parti, de

Julie Bertucelli
- Hukkle, de György Palsi
- Uzak, de Nuri Bilge Ceylan
- Code 46, de Michael Winterbottom
- Touching the Void, de Kevin MacDonald
- Girl with a Pearl Earring, de Peter Webber

Meilleur film québécois
- Ryan, de Chris Landreth

***

Martin Bilodeau

Films de l'année 2004
- Vera Drake, de Mike Leigh
- Girl with a Pearl Earring, de Peter Webber
- Zatoichi, de Takeshi Kitano
- Sideways, d'Alexander Payne
- Depuis qu'Otar est parti, de

Julie Bertucelli
- Birth, de Jonathan Glazer
- Comme une image, d'Agnès Jaoui
- Dogville, de Lars Von Trier
- The Aviator, de Martin Scorsese
- Je n'ai pas peur, de Gabriele

Salvatores

Meilleur film québécois
- Le bonheur c'est une chanson triste, de François Delisle

***

André Lavoie

Films de l'année 2004
- Depuis qu'Otar est parti, de Julie Bertucelli
- Vera Drake, de Mike Leigh
- Girl with a Pearl Earring, de Patrick Webber
- Goodbye Lenin!, de Wolfgang Becker
- Dogville, de Lars Von Trier
- Printemps, été, automne, hiver... et printemps, de Kim Ki-Duk
- Hero, de Zhang Yimou
- Kinsey, de Bill Condon
- Eternal Sunshine of the Spotless Mind, de Michel Gondry
- Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet

Meilleur film québécois
- Ce qu'il reste de nous, de François Prévost et Hugo Latulippe