Un palmarès en manque d’audace

La convoitée Palme d’or a couronné «Triangle of Sadness» du Suédois Ruben Östlund.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse La convoitée Palme d’or a couronné «Triangle of Sadness» du Suédois Ruben Östlund.

Et voilà ! Déjouant bien des prédictions, la convoitée Palme d’or a couronné samedi Triangle of Sadness du Suédois Ruben Östlund, film désopilant sur une Croisière en folie, pétri d’effets spectaculaires et de gags, mais très étiré en fin de partie. Il s’agit d’une deuxième palme pour le corrosif cinéaste, après The Square en 2017. « Nous voulions que le film apporte du plaisir au public et le fasse réfléchir », a précisé l’heureux lauréat. Les palmes vont davantage aux œuvres dotées d’un potentiel commercial depuis quelques années. Et Pacifiction du Catalan Albert Serra, œuvre majeure, mais difficile à vendre, a mordu la poussière, comme La femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov. Ce ne sont pas toujours les plus méritants qui obtenaient les faveurs du jury. On sort de la remise des prix globalement déçu.

Du moins, le très touchant, le merveilleux Close du Flamand Lukas Dhont remportait le Grand prix du jury ex aequo. Et cette histoire subtile, sur deux jeunes garçons désemparés, admirable par sa direction d’acteurs, ses images de beauté, ses émotions contenues et sa sensibilité profonde, avait été pour plusieurs d’entre nous la palme du cœur. « J’ai fait un film sur la tendresse, pour ceux qui choisissent l’amour à la peur », a lancé le cinéaste en larmes. Son formidable Girl avait déjà fait l’événement en 2018 (Caméra d’or). Lukas Dhont monte ainsi vers les plus hauts sommets.

La Française Claire Denis, pour le film jazzé et lancinant Stars at Noon, repartait conjointement avec ce Grand prix, que nul n’avait vu venir. Cette œuvre sinueuse située au Nicaragua, sur fond d’amour, d’alcool, de politique et de trahison, fut huée par la salle de journalistes, tant son film avait divisé la critique.

Un laurier spécial du 75e anniversaire a couronné des enfants chéris de Croisette : les Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Tori et Lokita, œuvre inégale sur des enfants du Ghana persécutés en Belgique. Il s’agit manifestement d’un prix pour leur admirable carrière. Mais ces doubles palmés d’or en avaient-ils besoin ? N’était-il pas temps de donner aux suivants ?

Vincent Lindon a vanté l’expérience extraordinaire que furent les délibérations avec le jury. Il semble que la chimie du groupe fut particulièrement harmonieuse en ce 75e anniversaire. Tous renchérissaient sur le bonheur d’être ensemble. Le président du jury ironisait : « Il est temps de rompre avec cette sinistre habitude qui veut que le Festival de Cannes change de jury chaque année. »

Le Prix de la mise en scène a coiffé le très stylisé Decision to Leave du Sud-coréen Park Chan-wook, entre romance et polar, autour du mythe de la femme fatale, qui avait séduit par sa maîtrise et ses chassés-croisés, sans se démarquer pour autant.

 

Coup double encore au prix du jury. D’abord pour l’exceptionnel Hi-Han (EO) du Polonais Jerzy Skolimowski qui méritait davantage. Le délicieux vétéran a tenu à remercier les six ânes en vedette, les nommant sur scène par leurs noms, leurs pays d’origine. Prix du jury ex aequo pour Les hautes montagnes, film sur l’amitié, à la cinématographie impressionnante, mais sans émotion. Réalisé par le couple belge Charlotte Vandermeersch et Félix Van Groningen, tourné en Italie, il a battu en brèche de plus méritants. Reste que la Belgique se retrouve très primée au palmarès et le pays peut pavoiser.

Le prix d’interprétation féminine coiffe l’actrice de Téhéran en exil Zar Amir Ebrahimi pour son rôle dans Les nuits de Mashad de l’Iranien Ali Abusi, une journaliste d’enquête au milieu d’une société qui la brime. « Ce film parle des femmes, de leur corps, de tout ce qu’on ne peut montrer en Iran. J’ai vécu des humiliations », révélait-elle. L’actrice a épinglé la France, pince-sans-rire : « ce pays de gens heureux qui adorent être malheureux. »

C‘est le grand Song Kang Ho (Parasite), formidable en escroc coréen coloré dans Les bonnes étoiles du Japonais Harikasu Kore-Eda, qui repart avec la statuette du meilleur acteur, reçue avec une simplicité prenante.

Le Suédois d’origine égyptienne Tarik Saleh a reçu le prix du scénario pour Boy from Heaven, proposition forte sur un jeune villageois envoyé au Caire dans un nid d’intrigues religieuses et politiques. Du moins, son film anti-establishment possédait une vraie portée sociale.

La caméra d’or, prix du meilleur premier long métrage, toutes sections confondues est échue à War Pony des Américaines Gina Gammel et Riley Keouch, situé sur une réserve autochtone américaine, présentée à Un certain Regard.

Des considérations socio-politiques semblent avoir joué pour certains choix du palmarès. Et malgré la présence de coups de cœur comme Close de Lukas Dhont et Hi Han (EO) de Jerzy Skolimowsi, on déplore au pavois l’absence entre autres de la Française Leonor Séraille avec le super Un petit frère. Avons-nous vu les mêmes films que le jury ? On en doute parfois…

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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