Notre palmarès fantôme

Les artisans du film «Pacifiction», qui est l'un des prétendants à la Palme d'or.
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Les artisans du film «Pacifiction», qui est l'un des prétendants à la Palme d'or.

Le marché est fermé depuis trois jours, plusieurs journalistes ont déclaré forfait, déjà repartis chez eux avec armes et bagages. La Croisette est surtout envahie par les touristes, émergeant en shorts de leurs bateaux de croisière. Et nous, coureurs de marathon, avons vu tous les films d’une course pas très exceptionnelle, tout compte fait. Ça sent la fin ici. Cannes a des airs de vacances. Et on verra bien au palmarès samedi soir ce que les membres du jury sortiront de leurs chapeaux. Mais ils se seront crêpé le chignon, c’est sûr.

S’ils veulent marquer le coup d’une œuvre forte, puissamment référencée, avec des partis pris cinématographiques audacieux, ils pourraient octroyer la palme à Pacifiction. Tourment sur les îles du Catalan Albert Serra, sans doute la proposition la plus costaude de la compétition. Mais le coup de cœur émotionnel va à Close du Flamand Lukas Dhont, pour sa sensibilité et sa grâce. Sinon, Hi-Han (EO) du Polonais Jerzy Skolimowski, road movie d’un âne, devrait monter très haut.

Aussi La femme de Tchaïkovski du Russe passé à l’Ouest Kirill Serebrennikov. La carte politique jouera soit en faveur de ce cinéaste dissident en ces temps d’invasion, soit contre lui alors que plusieurs Ukrainiens s’indignent devant sa sélection. L’Américain James Gray, avec un Armageddon Time pourtant conformiste, est pressenti gagnant par plusieurs, mais il ne mérite guère cette palme. Vincent Lindon, qui aime le cinéma engagé, devrait être un président du jury assez fort pour imposer ses choix aux autres. Et il préfère le cinéma humaniste.

Écrire un palmarès fantôme demeure chose ardue, car tout dépendra des compromis, des luttes d’influence qui se dérouleront toutes portes closes au sein du jury. On ne prévoit pas de nouvelles palmes pour les anciens lauréats du passé.

Je vous donne mes propres choix, appelés à être déjoués samedi.

Palme d’or
Pacifiction. Tourment sur les îles d’Albert Serra

Grand Prix du jury
Close de Lukas Dhont

 

Prix du jury
Hi-Han (EO) de Jerzy Skolimowski

Prix de la mise en scène
Kirill Serebrennikov pour La femme de Tchaïkovski

 

Prix du scénario
Coupez ! de Michel Hazanavicius

Prix d’interprétation féminine
Annabelle Lengronne dans Un petit frère de Léonor Serraille

Prix d’interprétation masculine
Benoît Magimel dans Pacifiction. Tourment sur les îles d’Albert Serra

La journée des dames

 

Les deux derniers films en compétition étaient réalisés par des femmes. Dans cette course, tout du long, aucune des réalisatrices n’a offert le grand coup de cœur qui nous emporte. Mais aucune n’a signé de mauvais film non plus. Que leur réserve le palmarès ? Mystère !

Un petit frère de la Française Léonor Serraille (Caméra d’or pour Jeune femme en 2017) est de très bonne tenue, vivant, bien joué, surtout le personnage de la mère courage auquel Annabelle Lengronne apporte un punch d’enfer.

Sur cette chronique familiale qui se déroule de 1980 à nos jours, une mère célibataire ivoirienne entre Paris et Rouen élève ses deux fils avec l’ambition de l’exilée. La cinéaste pose un regard sensible, tendre et rempli d’humour. C’est la cellule familiale bousculée, recomposée, parfois brisée qui offre son fil conducteur au film, sans tomber dans la dénonciation sociale, mais en effleurant le racisme, le djihadisme, dans une œuvre pétrie d’amour et de joie de vivre.

La séduisante maman a plusieurs amants successifs, en ballottant le clan d’une ville à l’autre, jusqu’à déboussoler l’aîné qui sombre dans la délinquance. Mais Léonor Serraille a la touche. Son film est sensuel et pétri d’espoir, les dialogues tout en finesse, la caméra souple et belle. Au palmarès ? Pourquoi pas ?

L’Américaine Kelly Reichardt (Wendy and Lucy) fait son entrée en compétition à Cannes avec Showing Up, qui aborde la création artistique, un sujet peu traité cette année.

Le résultat se révèle un peu mince, mais souvent charmant, avec une distribution solide. Reste que l’héroïne, Lizzy, sculptrice de personnages féminins fort inspirants, se voit incarnée par une Michelle Williams voûtée, sur une note atone. Elle fait la gueule tout le temps, sans inspirer la sympathie. À ses côtés : ses parents excentriques (Judd Hirsch, très amusant, et Amanda Plummer), son frère instable (John Magaro), son amie artiste propriétaire (Hong Chau).

Sur cette vie d’atelier et d’expositions, où les œuvres tiennent la vedette, s’inscrivent les vicissitudes du quotidien désargenté. Un pigeon blessé et recueilli apporte une touche de légèreté et d’humour, trimballé partout dans sa boîte avec son aile cassée. C’est par lui que la poésie s’invite dans Showing Up.

Sinon, ce film doucement acerbe, avec ses bonnes répliques et son spleen, très « artsy » new-yorkais, ne fait pas pousser des « Oh ! » et des « Ah ! » d’un enthousiasme déchaîné. À demain, pour le palmarès !

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

À voir en vidéo