L’hypersensibilité de Lukas Dhont

Eden Dambrine (au centre), jeudi, à l’occasion de la première du subtil et délicat Close, film autobiographique, toujours coécrit avec Angelo Tijssens
Photo: Petros Giannakouris Associated Press Eden Dambrine (au centre), jeudi, à l’occasion de la première du subtil et délicat Close, film autobiographique, toujours coécrit avec Angelo Tijssens

Cannes est un festival de mémoire, collé à ses découvertes du passé, aux cinéastes et aux interprètes en lumière et en consécration. Des influences se font sentir, comme si chacun donnait au suivant à travers des legs cinématographiques de la Croisette.

On avait vu en compétition cette semaine Tori et Lokita des frères Dardenne, qui concourent ici pour leur troisième Palme d’or. Mais c’est un autre film belge, Close, du Flamand Lukas Dhont, dans le droit fil des meilleures œuvres de la fratrie, en moins cru, qui offrit un vrai cœur à la faune épuisée.

À croire que l’inspiration a sauté le pont des générations pour cogner à la porte d’un cinéaste au regard plus frais, encore habité par la grâce. La comparaison avec les Dardenne s’impose d’autant plus devant Close qu’un personnage de mère endeuillée se voit incarné par Émilie Dequenne, primée ici en 1999 à l’interprétation féminine dans Rosetta (Palme d’or), actrice confirmée depuis.

Lukas Dhont n’est pas un nouveau venu pour autant. Son bouleversant Girl, sur un jeune transgenre, avait récolté la Caméra d’or en 2018. Voici qu’il confirme son immense talent de directeur d’acteurs et sa sensibilité hors du commun avec le subtil, le délicat Close, film autobiographique, toujours coécrit avec Angelo Tijssens.

S’y dévoile l’amitié étroite entre deux garçons de 13 ans, qui débouche sur une rupture et un deuil. Tout commence dans la lumière, car à la campagne, les deux amis Rémi (Gustave De Waele) et Léo (Eden Dambrine) — formidables de justesse — courent dans les champs. Si proches qu’ils dorment souvent dans le même lit, sans que l’attirance homosexuelle ne soit nommée. Mais à l’école, Léo, qui cherche à s’affirmer, coupe ce lien fusionnel et le drame survient.

Ce film est littéralement nourri de ses silences tant les survivants de la mort de Rémi, parents et amis, gardent en eux la peine close. Léo, entre ses entraînements au hockey, sa vie d’écolier et son vélo en pleine nature, ronge sa culpabilité. Close est d’une telle finesse qu’on en demeure ébloui. Même la musique n’assène rien. Tout est suggéré, jusqu’au dénouement. On parle de distribution impeccable, Émilie Dequenne, prodigieuse de chagrin rentré, les enfants, tous excellents. Pas une fausse note dans cette œuvre sur la quête d’absolu de la jeunesse, sur la douleur enfouie et sur la rédemption, qu’on attend haut au palmarès.

Bébé cherche preneur

 

On avait hâte de voir Les bonnes étoiles du Nippon Hirokazu Kore-eda, qui nous avait donné l’inoubliable Nobody Knows et Une affaire de famille, palmé d’or en 2018. La famille demeure pour lui une source inépuisable d’inspiration, fanal des contradictions sociales. Cette fois, sa veine sarcastique se mêle à quelques violons (pas trop) dans une histoire de bébé abandonné par sa mère (Ji-eun Lee) et recueilli par des revendeurs d’enfants, avec qui la jeune maman prostituée fait alliance, officiellement afin de partager le magot d’une éventuelle adoption. L’action se déroule en Corée du Sud, mi-road movie pour trouver les parents idéaux, mi-chronique des compères réunis au foyer et pas si dénués de cœur, tout compte fait. Dans ce noyau crapoteux, le patriarche est campé par le toujours impressionnant Song Kang-ho. Des policières, complices de la mère, traquent les déplacements des trafiquants de bébés. Le scénario est ficelé au poil, les gags et les plages d’émotion bien mariées, le montage serré. On ne parle pas du meilleur film de Kore-eda pour autant, mais d’une œuvre pleine d’allant, révélatrice des paradoxes sociaux, sans l’émotion supérieure qui pourrait vraiment la propulser.

Les ténèbres tahitiennes

 

Si un film doit diviser la critique et les festivaliers, c’est bien Pacifiction. Tourment sur les îles (2 h 45) du Catalan Albert Serra. Ce cinéaste imposant (La mort de Louis XIV) ne fait pas de cadeau au spectateur. Des scènes très longues, souvent en plans fixes, avec mise en situation justifiées paraîtront rébarbatives à plusieurs. Ce puissant film tourné à Tahiti se mérite, sorte d’épopée dans la foulée d’Apocalypse Now de Coppola. Pour son ampleur et sa profondeur de champ, sa sensualité, ses enjeux politiques, sa catastrophe latente. Le diplomate français qui revient sur l’île (Benoît Magimel, qui a gagné du coffre) apparaît d’abord comme un colonialiste imbuvable. Mais plus le film avance entre rêve et réalité, plus son ambivalence, ses passions, sa compréhension du drame en cours le transforment en homme doté d’antennes, qui ne sauvera rien sans perdre sa lucidité pour autant. Et Magimel, déjà primé à Cannes pour La pianiste, pourrait récolter un nouveau prix grâce à cette performance glaciale, cynique avec une fêlure.

Un personnage de femme transgenre entraîne la sensualité vers des rives innommées. Et par-delà le paysage idyllique et les danses tribales destinées aux touristes surgissent, derrière chaque image au sensationnalisme trompeur, la colonisation, l’exploitation sexuelle et politique d’un peuple qui craint de nouvelles expériences atomiques dans ses atolls. On pénètre vraiment Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, lente plongée dans les abîmes, alors qu’un colonel à double visage conspire pour le pire et finira par le provoquer. Espérons que le jury saura récompenser cette œuvre brûlante et crépusculaire à son juste mérite.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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