Retrouver le King avec «Elvis», oui mais…

L’Australien Baz Luhrmann accompagné de Priscilla Presley (à gauche), de l’actrice Olivia DeJonge et de la cheffe designer Catherine Martin
Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse L’Australien Baz Luhrmann accompagné de Priscilla Presley (à gauche), de l’actrice Olivia DeJonge et de la cheffe designer Catherine Martin

Il fallait s’armer de patience et d’une foi indéfectible pour obtenir des billets à la séance officielle du Elvis de Baz Luhrmann, présenté hors compétition à l’amphithéâtre Lumière. L’événement était fort couru. Et la faune des endimanchés gravissait le tapis rouge au son des airs de rock’n’roll avant le spectacle, avec les flashs d’appareils photo qui s’imposent, surtout quand Sharon Stone vient se prêter au jeu.

De l’intérieur, le cirque cannois a toujours quelque chose de trop factice. Les cris des photographes, les égoportraits avec les fans (interdits ici) n’en prolifèrent pas moins quand ce beau monde descend des voitures officielles, et les vedettes acceptent le jeu et sourient pour leurs fans.

Mercredi soir, l’atmosphère était particulièrement électrique dans la salle, surtout quand l’équipe du film a pénétré dans les lieux. Les gens avaient vraiment envie de voir Elvis et d’aimer ça. C’était palpable.

Le cinéaste australien de Moulin Rouge ! et du Great Gatsby ne craint aucun défi. Habitué de Cannes, son univers flamboyant et baroque enflamme chaque fois la Croisette, bon cru, mauvais cru. Prendre à bras-le-corps la légende du King en demandant à un acteur (Austin Butler, vu dans The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch) d’incarner l’icône réclamait un culot d’enfer. Il a scénarisé la chose avec Craig Pearce et Sam Bromell.

Trois têtes valent mieux qu’une. John Carpenter avait bien réalisé un téléfilm en 1979 en s’attaquant à la même étoile, mais ça faisait longtemps, et le cinéma peut proposer quelque chose de mieux.

Cette fois, le destin du King, star immense, puis homme de scène bouffi, accro aux médicaments, à l’alcool, aux excès, accroché à la scène de Las Vegas, devenue sa seconde maison, relève d’une mythologie.

Succès commercial en vue

 

Très applaudi à la fin, on peut prédire à Elvis un franc succès commercial, même si Luhrmann n’a pas signé avec lui son œuvre la mieux unifiée, avec 9000 figurants, une foule d’effets spéciaux, et une introduction éblouissante entre plans aériens exceptionnels, grues et jeux mécaniques formidables. Le montage d’enfer annonçait tous les délices. Il s’est poursuivi avec des scènes vibrantes, quand le jeune Elvis entonnait ses rocks les plus célèbres devant des spectateurs électrisés.

La narration est assurée par la voix du fameux manageur du King, l’impitoyable colonel Parker (Tom Hanks, formidable). Cet homme l’aura poussé, domestiqué, coupé de ses rêves et spolié en se servant dans l’assiette au beurre. Leurs affrontements sont au centre de ce biopic. Le colonel au passé mystérieux acceptait même la censure d’une certaine époque qui hurlait à l’obscénité des jeux de jambes et du bassin du chanteur de Blue Suede Shoes, devant lesquels se pâmaient les filles. Il l’invitait à se dénaturer.

Il sait se déhancher et offrir de remarquables performances de scène, Austin Butler. Reste qu’entrer dans les souliers d’un artiste aussi charismatique qu’Elvis est quand même ardu et, dans les scènes d’intimité, son jeu paraît bien pauvre, surtout face à Tom Hanks.

Hommage à la musique, avec coups de chapeau à B.B. King, au blues, au gospel qui auront suscité la vocation d’un enfant au talent unique. Cette production séduit par les prestations des chanteurs, pas seulement celles d’Elvis. Sans passer sous silence pour autant les blessures américaines de l’époque, dont les assassinats de Luther King et de Bobby Kennedy, mais aussi la terrible ségrégation raciale particulièrement aiguë au cours des années 1950 et 1960, quand tout s’est mis à exploser. Les épisodes cinématographiques durant lesquels Elvis enchaînait les nanars sont escamotés. Davantage encore son service militaire en Allemagne.

Ne pas briser l’icône

Tout à son admiration, le cinéaste n’aura pas plongé à fond dans les démons de ce chanteur adulé, célébrissime, qui sombra en fin de parcours dans une sorte de démence intoxiquée trop passée sous silence.

Ainsi donc, le film s’essouffle (hélas !) en cours de route, ajoute des violons, multiplie les discussions entre le manageur et son poulain rétif jusqu’à plus soif. L’épouse, Priscilla Presley (Olivia DeJonge, très faible), n’a pas grande réplique percutante à se mettre sous la dent. Leur amour se voit réduit à celui d’un couple presque conventionnel, voué à l’éclatement. En fait, la vie émotive du célèbre rocker, qui allait collectionner plus tard les conquêtes jusqu’au vertige, est à peine survolée. Pas question de briser l’icône. L’écorcher un peu, passe encore. On sent les réticences de Luhrmann. On les déplore.

Quant aux images à écrans multiples, ornées d’effets spectaculaires, elles laissent bientôt la place à une réalisation plus sage, malgré une séquence de direction d’orchestre par Elvis qui éclaire majestueusement son talent musical.

Au cours de la dernière heure, le rythme s’alourdit de trop de longueurs, les dialogues s’étiolent, les scènes domestiques brisent la cadence folle. Ils auraient dû d’ailleurs engraisser davantage l’interprète pour lui offrir la lourde silhouette du chanteur en déclin passée à la légende de Las Vegas.

Si bien que le retour d’Elvis à l’écran, au départ réussi, puis décevant, m’a laissée sur ma faim, sans l’envie d’applaudir à tout rompre avec le chic parterre qui acclame toujours les premières.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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