Claire Denis de retour en compétition après 35 ans d’absence

Claire Denis revient en compétition officielle avec «Stars at Noon», adapté du roman de Denis Johnson.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Claire Denis revient en compétition officielle avec «Stars at Noon», adapté du roman de Denis Johnson.

Elle est une femme formidable, la cinéaste française Claire Denis. Son cinéma, marqué par son passé en Afrique, son expérience d’assistante de Wim Wenders, se démarque par cette touche profondément personnelle (et féminine) qui la suit et la révèle. La réalisatrice de J’ai pas sommeil et de Trouble Every Day porte en elle une violence, un sens de l’image et des non-dits plus éloquents que des mots. Sa dérive entre les continents et les cultures témoigne de sa vie et de sa richesse intérieure.

En compétition ici avec Chocolat en 1988, elle n’avait pas eu les honneurs de la compétition officielle depuis 35 ans. Injustice !

Mieux vaut tard que jamais. La voici de retour avec Stars at Noon, adapté du roman éponyme de Denis Johnson. Elle nous livre un film d’ambiance, d’intimité, à la lisière du thriller politique, de la quête existentielle et de la romance qui évoque un peu Lost in Translation, de Sofia Coppola, et des œuvres de la Nouvelle Vague. Situé au Nicaragua, tourné en anglais et en espagnol, le film suit la route d’une jeune Américaine journaliste, prostituée, qui subsiste à coups de petites débrouilles depuis que les autorités lui ont retiré son passeport après un reportage trop virulent à la veille d’élections cruciales. La dame est incarnée par Margaret Qualley (vibrante et énigmatique), fille de l’actrice Andie MacDowell, avec qui elle partage des airs de famille. Son chemin croise celui d’un homme d’affaires britannique mystérieux, séduisant, truffé de secrets, avec qui elle partira en cavale. Un personnage joué avec classe mais sans flamme par Joe Alwyn.

Claire Denis a signé un beau film, qui prend parfois plaisir à nous égarer, entre des scènes d’amour belles et pudiques, des images qui glissent, une atmosphère subtile et inquiétante sillonnant le pays en voiture d’un motel de dernier ordre à un palace et sur la route vers le Costa Rica. Qui protège qui ? Un sous-ministre ? La CIA ? L’amoureux, qui s’intéresse de trop près à la politique, est traqué. Il faut fuir. Dans ce tournage pandémique où les personnages sont souvent masqués, les menaces paraissent nombreuses. L’alcool coule à flots, la mort frappe sans prévenir, la police n’est jamais bien loin. Le scénario de Stars at Noon ressemble à un air de jazz qui suit une note de spleen, de désir, de peur. Et les ellipses nous habitent autant que la trame sinueuse qui emporte ce film vers son ténébreux destin.

Comédie à l’iranienne

L’humour du cinéma iranien déjoue parfois la censure. Et c’est souvent par le biais du rire, comme dans Un héros,de Farhadi, que le quotidien impossible d’un peuple souvent pauvre, abonné à toutes les combines pour défier les interdits, que les réalités nationales se dessinent. Les personnages n’ont pas un sou et ils galèrent, prêts à tout.

On devait à Saeed Roustayi La loi de Téhéran, vrai succès international. C’est sur une veine comique qu’il nous livre en compétition Leila’s Brothers, une œuvre souvent très drôle et acérée qui s’éternise, hélas ! Des coupures au montage se perdent… Mais il y a du Affreux, sales et méchants et du Parasite dans la famille dysfonctionnelle en vedette ici. De grands fils quadragénaires au chômage ou abonnés à des petits boulots ridicules sont collés dans l’appartement des parents, aussi déphasés qu’eux. Or la sœur célibataire, Leila (Taraneh Allidousti), veut sauver sa fratrie de la ruine. Et quand le papa, naïf, se fait offrir un titre de parrain par les cousins qui l’ont toujours snobé, il est prêt à sacrifier la cagnotte convoitée. Le pauvre patriarche opiomane et raté ne saurait trouver meilleur interprète que chez Saeed Poursamimi, dont le profil ahurissant déchaîne les rires chaque fois qu’il bouge. La sœur courage porte la famille donc : même son frère obèse et celui qui ne s’intéresse qu’à ses biceps. Et dans cet embrouillamini où l’argent se trouve, se perd, se cache sous le divan, se dévalue surtout quand Trump fait des misères au pays, on suit son cours dévastateur. Cette galerie de portraits gratinés, ces gags désopilants, ces scènes de catastrophes, ce scénario bondissant ont vraiment du mordant, mais 2 h 45, c’est bien long…

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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