Le Nanterre de Valeria Bruni Tedeschi

Familière de Cannes, la cinéaste Valeria Bruni Tedeschi concourt cette fois avec «Les Amandiers».
Photo: Patricia De Melo Moreira Agence France-Presse Familière de Cannes, la cinéaste Valeria Bruni Tedeschi concourt cette fois avec «Les Amandiers».

L’actrice franco-italienne Valeria Bruni Tedeschi a réalisé plusieurs films autobiographiques. Sa famille de la haute bourgeoisie italienne (elle est la sœur de Carla Bruni) lui en a inspiré plusieurs, dont Il est plus facile pour un chameau… Familière de Cannes, la cinéaste concourt cette fois avec Les Amandiers.

J’avoue que son cinéma, entre comédie et sentimentalité, m’est apparu souvent maniéré. Ce dernier film constitue une heureuse surprise, le plus frais et le plus vivant qu’elle nous ait livré. Le fait qu’elle ne s’y soit pas mise en scène elle-même lui offre une distance qui sert son propos. La trame est tirée de sa jeunesse, au cours des années 1980 dans un groupe d’apprentis comédiens à l’École de théâtre de Nanterre, sous la direction du metteur en scène Patrice Chéreau et de Pierre Romans. Cette formation éphémère aura engendré des stars, dont Agnès Jaoui et Vincent Perez, et conserva une aura mythique.

Valeria Bruni Tedeschi était du lot. Sur ces jours d’ivresse et d’enthousiasme artistique Les Amandiers se penche avec fièvre. Ici, les jeunes qui sont retenus après l’audition passent de longs mois à s’aimer, à plonger dans le corps à corps avec les plus grands textes de théâtre, à improviser, à chercher un sens à leur vie. Et cette frénésie, ces moments d’expérimentation, ces doutes, ces amours déchirantes font des Amandiers une œuvre chorale pleine de rebondissements, de scènes chargées, d’émotions exacerbées, sans égarer en route les figures secondaires. L’énergie de la jeunesse se marie à celle d’une époque exaltée, sur laquelle plane aussi l’ombre du sida et de l’autodestruction.

Le scénario fut écrit à plusieurs mains, entre autres avec le concours de Noémie Lvovski.

Louis Garrel, magnétique, joue Chéreau, Micha Lescot incarne Pierre Romans avec flamme. Les deux jeunes acteurs principaux, en comédiens de la troupe tombés amoureux, crèvent l’écran : Nadia Tereszkiewicz (alter ego de la cinéaste) et Sofiane Bennacer, dans la peau du compagnon drogué, fragile, aspiré par le vide. Quant au Québécois Vassili Schneider — qui met également ses talents de musicien et de chanteur à contribution —, il participe avec bonheur au bal du groupe. C’est le souffle du film, sa vigueur, sa jeunesse qui offrent leur pulsation vive aux Amandiers. Et on ne s’étonnerait pas de le retrouver quelque part au palmarès.

Ausculter l’Iran

Il fallait bien un Iranien exilé en Scandinavie, Ali Abbasi, pour filmer (en Jordanie) une œuvre aussi critique du régime des mollahs que Les nuits de Mashhad (Holy Spider). Le cinéaste avait été primé en 2018 à Un certain regard pour son film fantastique Border. Changement de cap, puisque cette fois l’action, tirée d’un fait divers (coscénarisé avec Afshin Kamran Bahrami), a pour cadre l’Iran de 2001, pré 11 septembre.

Un tueur en série surnommé l’araignée étranglait des prostituées dans une ville sainte, sans que la police n’en fasse grand cas. Mais une journaliste (Zhara Amir Ebrahimi) s’était démenée jusqu’à servir d’appât pour faire arrêter l’illuminé, qui estimait faire œuvre de salubrité en sacrifiant ces pécheresses. Finalement pendu, l’assassin recevait même après sa mort un soutien populaire immense. Cette aventure aux ramifications complexes menée comme un thriller fait tomber bien des masques du régime, dont les hypocrisies religieuses et la misogynie toujours féroce. Le film rappelle certaines œuvres d’Asghar Farhadi, un registre en dessous pour la mise en scène, les dialogues et l’interprétation, mais avec un rythme soutenu, une caméra solide et une portée sociale évidente. L’islamisme avait déjà été écorché en début de compétition à travers L’enfant du paradis, de l’Égyptien Tarik Saleh, établi en Suède. C’est le même double discours des autorités politiques et religieuses qui est dénoncé ici. Cannes demeure une tribune politique.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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