Le retour des palmés d’or

Le réalisateur Ruben Östlund (à droite) aux côtés des acteurs de son film «Sans filtre»
Valery Hache Agence France-Presse Le réalisateur Ruben Östlund (à droite) aux côtés des acteurs de son film «Sans filtre»

On dit que la compétition cannoise tient beaucoup du club sélect pour les cinéastes déjà consacrés. C’est vrai. Nombre d’anciens palmés d’or atterrissent dans la course d’une cuvée à l’autre. Samedi, deux d’entre eux concouraient de nouveau pour la consécration suprême, en révélant les failles de leur pays. J’ai nommé le Suédois Ruben Östlund, sacré ici en 2017 pour le très gratiné The Square et le Roumain Cristian Mungiu, qui avait raflé la mise dix ans plus tôt grâce à l’inoubliable 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Mon petit doigt me dit que ni l’un ni l’autre ne récoltera une nouvelle palme cette année…

Le brillant Mungiu est le chef de file du cinéma roumain en ce millénaire, reparti avec d’autres prix cannois pour Au-delà des collines (2012) et Baccalauréat (2016). Dans son dernier opus, au mystérieux titre R.M.N., plus inégal que les précédents, il n’a pas égaré sa fibre sociale, ni la critique acerbe de son pays pauvre d’Europe de l’Est écartelé entre son adhérence à l’Europe, la mondialisation et des traditions d’autarcie qui le clouent au sol.

Quoique desservi par un rythme parfois boiteux, Mungiu demeure un grand directeur d’acteurs et un as du climat trouble que le fil des circonstances remue dans son cloaque. Avec des images sombres et de patientes mises en situation, il nous livre le portrait d’un Roumain à moitié Hongrois, violent et perturbé, fuyant son emploi en Allemagne après une rixe, de retour dans son village de Transylvanie. L’épouse qu’il a battue, son fils traumatisé, son père malade et sa maîtresse sophistiquée l’y entourent avec plus ou moins de joie. En fond de scène : une communauté raciste qui après s’être débarrassée des gitans, entend chasser du paysage trois charmants travailleurs émigrés d’une fromagerie, parce qu’ils sont différents, un point c’est tout.

En un long plan fixe, une réunion villageoise houleuse nous vaut une démonstration de xénophobie, si haineuse qu’elle fait mal. Éclairant du même coup le mal-être des habitants du lieu ayant accueilli au fil des décennies des éléments hongrois et allemands, sans désirer pousser l’hospitalité plus loin.

Des ours rôdent, la forêt cache des secrets, des ombres aux allures de silhouettes du Ku klux klan enflamment la maison abritant les indésirables. Chronique familiale, retour sur l’histoire du pays si souvent envahi, choc des époques, R.M.N plonge dans un monde où s’affrontent de rares figures de modernité et la foule des villageois mécontents. Le cinéaste, en mêlant au drame social des éclaircies d’humanité, dont l’amour que l’antihéros porte à son fils, évite le piège du simplisme. Le destin de cet homme dépassé, qui ne peut que sombrer dans la tragédie, devient emblématique des forces qui déchirent l’Europe tout entière. Ici, en ce microcosme tendu, au bord de l’explosion que Mungiu a su dépecer, des longueurs indues l’égarent en fin de parcours sans qu’il soit parvenu à nouer tous ses fils.

La croisière ne s’amuse plus

Le Suédois Ruben Östlund est un cinéaste caustique, ayant l’art d’épingler les travers de la modernité avec un humour de second degré impitoyable, des gags visuels désopilants et des bandes sonores fracassantes.

Dans Sans filtre, on le retrouve tantôt jubilatoire par ses dialogues et son style, tantôt en perte de souffle, alors que son film en trois volets creuse le fossé entre les classes sociales pour une délirante satire à la distribution inégale. Le cinéaste écorche la frivolité d’un couple de mannequins influenceurs d’abord en conflit pour des questions d’argent poussées jusqu’à l’absurde, puis à bord d’une croisière muée en pur cauchemar. Le capitaine (Woody Harrelson, parfait) s’enivre avec un vieil oligarque russe, la tempête fait rage, rendant les riches passagers malades. Place au vertige d’effets scatologiques et de vomissures en effets explosifs. Une grenade scelle le naufrage annoncé. Tout ça sur fond de discours éthyliques opposant les vertus du communisme et du capitalisme, d’une mauvaise foi abyssale. Car tous ici ont la main dans l’assiette au beurre.

Puis voici les Robinson échoués pour un revirement social. Car la plus humble des employées, qui maîtrise les codes de survie, devient la reine des survivants sur une île apparemment déserte. Pauvres et riches changent de rôles, comme dans un film de Lina Wertmüller. Bonne piste, mais exploitée jusqu’au trognon, en larguant certains personnages, en égarant leur psychologie en route, jusqu’à distiller l’ennui. Si bien que cette satire par moments si drôle, finit doublement naufragée sur son île, après avoir perdu le contrôle d’un montage au départ tissé serré. Misère !
 

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

À voir en vidéo