La famille maudite de Desplechin à Cannes

Le réalisateur Arnaud Desplechin accompagné de l'actrice Marion Cotillard (à droite) lors de la présentation du film Frère et sœur.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Le réalisateur Arnaud Desplechin accompagné de l'actrice Marion Cotillard (à droite) lors de la présentation du film Frère et sœur.

n soleil radieux a beau briller de tous ses feux sur la Croisette, les films sont sombres au Palais. Effet de contraste qui nous rend tous un peu bipolaires. La mort est là qui rôde et frappe, les personnages se heurtent, leurs cris résonnent dans nos oreilles. Cannes souffle le chaud et le froid à n’en plus finir, y nourrissant son mythe. Ainsi de Frère et sœur, d’Arnaud Desplechin.

Grand habitué de Cannes, le cinéaste français d’Un conte de Noël, de La sentinelle et de Rois et reine revient à ses premières amours.

Longtemps, la veine familiale, avec ses fracas et ses traumatismes, explorée dès son premier film, La vie des morts, aura été une de ses sources fécondes d’inspiration. Mais il a préféré adapter des auteurs ces dernières années, le documentaire de Mosco Boucault dans Roubaix, une lumière, le roman de Philip Roth avec Tromperie. Soudain, l’envie de retrouver l’atmosphère d’Un conte de Noël, à travers un angle aigu, l’a poussé à coécrire le scénario de Frère et sœur, avec à la clé la haine féroce qui lie et désunit Louis, le frère écrivain (Melvil Poupaud, sauvage et abîmé), et Alice, la sœur comédienne (Marion Cotillard, dure et vulnérable). Elle, princesse dans sa tour, lui, ayant percé en littérature en écrivant des vacheries sur Alice. Vue vendredi en compétition, cette œuvre de beauté et de contrastes, très codifiée, bafoue la vraisemblance. Desplechin préfère les effets dramatiques au réalisme mat. Il réinvente la vie.

Une aversion digne d’un mythe

« Familles, je vous hais ! » Le mot de Gide aurait pu être placé en exergue de Frère et sœur. Car ils ont la haine bruyante et la répartie cinglante. Ils font des effets de toge, cassent la baraque et se lancent des méchancetés par la tête. Quels dialogues fulgurants !

Tout ça sur fond d’accident spectaculaire et de deuils. Car leurs parents, happés par un camion après avoir voulu aider une jeune conductrice blessée, sont mal en point à l’hôpital et ne vivront pas très longtemps. Du coup, celui qui s’était exilé au fond des montagnes avec son épouse iranienne (chaude et vibrante Golshifteh Farahani) revient au foyer. Tous deux se fuient, se cognent, se retrouvent. Le spectre de l’inceste flotte sans se poser tout à fait.

Comme toujours avec Desplechin, les références sont nombreuses. Ici, du Truffaut, là, du Wes Anderson ou du Woody Allen, détour par des scènes de western. Avec son bagage, il s’envole ailleurs. Le film aborde le pardon, entre synagogue et église chrétienne, pour envoyer la question morale mieux valser entre les dogmes.

Figure classique de théâtre, celle de Patrick Timsit en ami de la famille, chaude oreille et main sur le cœur, devient le pont entre les deux continents de la fratrie. Des personnages secondaires bien dessinés servent de traits d’union à la tragédie fraternelle.

De magnifiques scènes au théâtre où Alice joue une adaptation d’une nouvelle de Joyce, celles de son amitié avec une jeune admiratrice roumaine qui l’adule font pendant à la haine absurde vouée à son frère.

Il faut quand même être Desplechin pour se permettre de pareilles entorses à la réalité. Au Québec, le comportement des protagonistes : insultes à un pharmacien ou à des agents de la paix, saccage d’un restaurant et autres méfaits les auraient conduits droit en prison. Ici, ils peuvent tout se permettre sans conséquence aucune. Le cinéaste n’en a cure, transforme ses héros en dieux mythologiques. Les effets sédatifs de l’opium deviennent ceux du cannabis qui rend hilare. Allez savoir pourquoi…

Au chevet des parents, Alice et Louis volent chacun leur tour, en privé dévastés, enlisés dans l’alcool ou autres substances. Leur aversion est théâtrale, passionnelle et s’aventure du côté du mythe. Les dérapages sont puissants, exaltés, la mise en scène et ses images glissent entre les fracas.

Et ce film déconcertant nous perd, nous gagne sur sa corde des sentiments exacerbés, jusqu’à sa conclusion de lumière qui apporte une rédemption presque trop belle à une œuvre enflammée.

Le Caire, nid d’espions

En compétition aussi, la production suédoise L’enfant du paradis, de Tarik Saleh (Metropia, Tommy), déroulée au Caire sur une esthétique classique égyptienne fort maîtrisée. Ne cherchons pas de personnages féminins ici, sinon en simples accessoires.

Ce film dur et bien mené, avec une cinématographie sans scories, se déroule chez les hommes, dans la communauté sunnite, où un jeune pêcheur doué est envoyé étudier. Mais à l’heure de désigner un nouvel imam, les écailles lui tombent des yeux. Un policier à la solde du gouvernement (Fares Fares, caricatural) le recrute comme espion pour empêcher les Frères musulmans (groupe interdit) de s’immiscer dans cette affaire d’État. Le jeune homme va-t-il se faire assassiner comme son prédécesseur ?

Ce polar religieux, où l’hypocrisie et la foi officielle n’arrêtent pas de se catapulter, révèle un nid d’intrigues, comme au Vatican. Rien pour donner envie de la religion. L’enfant du paradis est une charge puissante contre tous les pouvoirs, politiques ou islamistes, qui broient les innocents envoyés s’y frotter.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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