Cinéma - Demi-naufrage

Le cinéma de l'Américain Wes Anderson (Rushmore, Bottle Rocket) est traversé de thèmes graves (l'exclusion, l'incommunicabilité, la paternité forcée, etc. ), traités avec une philosophie sublimée dans l'ironie. Son troisième film, The Royal Tenenbaums, sur une famille hautement dysfonctionnelle forcée par le malheur à se rassembler, constituait un sommet dans son oeuvre. The Life Aquatic Of Steve Zissou, hélas, dévale la pente sur l'autre versant.

De fait, la folie, si présente dans le scénario truffé de digressions savantes et de dialogues piquants, fait cruellement défaut à la mise en scène. Si bien qu'on reste avec l'impression d'une oeuvre dont la somme des parties est inférieure à leur valeur individuelle. Les interprètes ne sont pas en cause dans ce demi-naufrage. Je dirais même plus: avec le peu d'éléments qu'Anderson leur donne pour composer, ils font un formidable bout de chemin.

Bill Murray en tête. L'acteur, extraordinaire dans Lost In Translation, campe avec son flegme habituel le Zissou du titre, océanographe excentrique, commandant à la Cousteau d'un vaisseau peuplé d'hurluberlus. La mort de son bras droit, bouffé par un requin d'une espèce inconnue, et la découverte de son fils (Owen Wilson), mis au monde par une créature de son passé dont il avait oublié l'existence, déclenchent une série de péripéties en mer pimentées par la présence à bord d'une journaliste indiscrète (Cate Blanchett), la défection subite de son épouse (Anjelica Huston), cerveau de son entreprise, les crises affectives de son moussaillon germanique (désopilant Willem Dafoe) et la déclaration de guerre de son adversaire (Jeff Goldblum).

Résultat: une bédé qui fourmille d'idées sans toutefois leur donner une forme ou une pertinence précises. Et si quelques scènes s'avèrent particulièrement réussies (dont la touchante scène finale), elles se voient vite noyées dans une mer d'huile où la majorité des gags et des bons mots font plouc et coulent à pic.

Restent, en surface, une parodie «technicolorisée» des films de Cousteau et un clin d'oeil au Jules Verne de 20 000 lieux sous les mers, puis, en profondeur, une rédemption paternelle à peine perceptible et la reconnaissance tardive, par le principal intéressé, de la grandeur et de la puissance de la Création. C'est finalement bien peu pour une oeuvre qui «goutte à goutte» sur deux bonnes heures.