Et bien chantez, maintenant !

La mode est une dame charmante, très agréable à recevoir à sa table, mais ni seule ni trop souvent. Sa nature volage ne l'empêche pas d'avoir parfois d'excellentes idées, plutôt de les conserver très longtemps. Disons qu'elle manque de suite dans les idées et de goûts personnels aux racines profondes. Faut jouer avec elle, tendre l'oreille à ses propos, sans embrasser son inconstance, ni suivre tous ses caprices.

Prenez cet engouement pour les chorales cette année dans la foulée du film Les Choristes de Christophe Barratier. En France, les manécanteries, telle la Maîtrise des Petits Chanteurs à la croix de bois, qui connut au cours des décennies 40 et 50 des heures de gloire, semblaient depuis longtemps assez dépassées. Elles ont désormais la cote à l'école. Dans les banlieues multiethniques de l'Hexagone, une jeunesse de toutes couleurs et origines abonnée au langage moitié beur, moitié verlan s'est entichée de polyphonie religieuse ou profane. Qui l'eut cru?

Au-delà de la beauté réelle des chants angéliques des Choristes que, grâce au disque, les enfants connaissent par coeur, le contexte du film participe à l'engouement. Ce décor d'école de réforme où des enfants abandonnés, souvent maltraités, trouvent leur rédemption par la grâce du chant, rencontre un écho dans le coeur des enfants. Tous les petits se sentent incompris quand les adultes font la loi.

L'effet Choristes a gagné le Québec. Il y a toujours eu des chorales chez nous comme en France, mais ça explose. Un phénomène assez «out» est devenu «hot». Pour combien de temps? Mystère. Mais profitons-en. Mode pour mode, celle-là est bien jolie.

Du coup, mon penchant pour les choeurs, jugé longtemps suspect par les oracles du bon goût, se voit réhabilité. Le vent a beau souffler dans ma cour, je persiste à trouver les vogues bien frivoles, même quand elles ont bon goût...

Sur mes écouteurs, des voix angéliques entonnent depuis belle lurette des airs profanes ou sacrés, a capella ou flanqués d'un accompagnement instrumental. Qu'elle vocalise en italien, en patois, en français ou en anglais, la voix humaine demeure mon instrument préféré. Question de velours, d'émotions véhiculées, extraites sans doute de l'âme, une substance bien mystérieuse dont même le violon, si mélancolique, ne peut reproduire les accents profonds.

En ce moment précis, sur mon ordinateur de bureau, en écrivant ces lignes, j'écoute le Noël autour du monde des Petits Chanteurs du Mont-Royal: Les anges dans nos campagnes; O Tannenbaum; Dormi, dormi, o bel Bambin!; etc. Une vingtaine de chants de Noël en huit langues me bercent comme un roulis délicieux en me faisant croire que l'harmonie existe quelque part en ce bas monde.

La Maîtrise des Petits Chanteurs du Mont-Royal aura bientôt 50 ans. Elle en a vu passer des modes et des courants d'indifférence, ce qui ne l'empêche pas de chanter dans la tempête ou l'accalmie.

Le bon côté de ces tendances volatiles, c'est qu'elles ouvrent parfois des portes sur des mondes inédits pour plusieurs, en suscitant des découvertes, peut-être même des vocations. Un tas d'enfants d'ici et d'ailleurs n'auraient jamais tendu l'oreille à ces beaux chants-là, sans Les Choristes. Espérons juste qu'ils ne laisseront pas le prochain vent du jour emporter les bouquets de leurs voix comme des feuilles mortes.

Après les Jeux olympiques de Montréal, un tas de petites filles rêvaient de devenir gymnastes sur les traces de Nadia Comaneci et des vocations d'athlètes ont vraiment poussé sur ce terreau-là. Faut pas cracher sur les courants qui passent. Ceux-ci ratissent des passions futures au passage.

L'ennui avec les chorales enfantines, c'est que les meilleures et les plus prestigieuses d'entre elles ne sont destinées qu'aux garçons. Il y a une vraie discrimination là-dedans. En général, derrière les traditions d'origine religieuse se profilent des vieilles structures sexistes difficiles à faire disparaître.

En voyant les chorales pousser dans le sillon du film de Barratier, je me suis dit que la mode rattrapait tôt ou tard nos dadas les plus personnels. Il suffit pour ça de demeurer immobile, de cultiver ses goûts particuliers, à la manière de la montre arrêtée qui indique l'heure juste deux fois par jour.

Le dandy de la Belle Époque Boni de Castellane répondait, il me semble, à qui lui demandait où il trouvait ses étonnants chapeaux: «Je ne les trouve pas, je les garde.»

Parfois, ça irrite de voir la mode rejoindre nos engouements pour danser avec eux quelques petits pas en cadence. Ces piétinements collectifs dans nos terres d'élection sont une forme d'agression intime, mais patience! La cohue ne durera qu'un temps.

De nouvelles recrues, transportées par le vent de la mode, auront rejoint les rangs des amateurs fervents d'une forme d'art. Alors, plutôt que d'apercevoir surtout des têtes blanches aux spectacles des Petits Chanteurs dans une église ou ailleurs, on rencontrera aussi de nouvelles jeunes recrues laissées sur notre plage par la dernière marée.

otremblay@ledevoir