L'amour à mort

C'est la première fois que le cinéaste Philippe Harel se frotte aux lois du thriller, lui que l'on associe plus spontanément au badinage à la française, s'y adonnant par ailleurs de manière admirable, comme dans ce tour de force qu'était La femme défendue. Sa nouvelle héroïne, la commissaire de police Emmanuelle Barsac (Mathilde Seigner), n'a pas la légèreté et l'insouciance du personnage incarné par Isabelle Carré mais toutes les deux partagent un même succès auprès des hommes: Barsac, elle, ne se laisse jamais approcher très longtemps.

Dans Tristan, la carrière de cette femme flic prend le pas sur sa vie sentimentale, tout entière dévouée, de jour comme de nuit (elle est insomniaque) à la recherche d'assassins ou au moyen de démanteler des réseaux de trafiquants, quitte pour cela à commettre quelques entorses au code de déontologie. Sur la scène d'un suicide, celui d'une jeune fille ayant succombé à un profond chagrin d'amour, Barsac voit des similitudes avec d'autres affaires impliquant un amoureux malhonnête, un journal intime, un isolement progressif de la victime et, au milieu de tout cela, un exemplaire ancien de Tristan et Iseult. Aurait-on affaire à un dangereux Don Juan qu'Interpol n'aurait pas encore fiché? Qu'à cela ne tienne, Barsac s'érigera en statue du Commandeur pour lui régler son compte.

Sa théorie est alimentée par une spécialiste (Nicole Garcia) en psychologie des tueurs en série, subjuguée par les méthodes inusitées de ce «serial lover». Barsac croit bien l'avoir déniché au bras d'une de ses informatrices, Nadia (Adina Cartianu), une prostituée trop heureuse qu'un homme aussi distingué, que Barsac a surnommé Tristan (Jean-Louis Loca), s'accroche à son bras. Pour la commissaire au coeur de pierre, tout converge vers ce personnage ténébreux au regard pénétrant, amoureux des livres anciens.

Il faut saluer l'effort louable de Philippe Harel à vouloir renouveler l'univers de plus de plus usé, et barbouillé de sang, du tueur en série. Les armes utilisées ici sont celles du verbe, de la séduction, du mensonge et du pouvoir parfois aveuglant de la littérature. Un pouvoir qui semble effrayer la commissaire, n'aimant que «les choses réelles» car sinon elle n'y croit pas...

Dans Tristan, Harel élabore une intrigue à l'échafaudage complexe mais qui, au final, repose sur une pirouette qui en laissera plusieurs perplexes, livrée par une Nicole Garcia au jeu décalé, flanquée d'une perruque ridicule. C'est sans aucun doute ce qui donne à son film un aspect inabouti, distillant une impression tenace, après la projection, d'avoir été quelque peu berné. Pourtant, ce n'est pas faute de finesse et d'observations psychologiques judicieusement disséminées au fil du récit. Et alors qu'elle fut longtemps confinée aux rôles de jeune fille un peu vulgaire, Mathilde Seigner réussit, surtout depuis Une hirondelle a fait le printemps, à habiter avec plus de profondeur des héroïnes dont le parcours n'est jamais banal. Elle y parvient à nouveau dans Tristan même si, guidée par Philippe Harel, le chemin mène quelque peu vers un cul-de-sac.