Un sundae dégoulinant

Né en 1911 sous la plume de Gaston Leroux et ayant inspiré maintes adaptations cinéma et télé au fil des ans, le fantôme musicien et ses mésaventures sont surtout connues du public d'aujourd'hui grâce à la comédie musicale portée à la scène en 1986 par Cameron Mackintosh sur des compositions d'Andrew Lloyd Webber. Succès populaire incomparable, The Phantom Of The Opera a récolté des recettes de 3,2 milliards à travers le monde. Voici qu'il trouve une énième vie à l'écran sous la direction de Joel Schumacher.

Nouvelle vie? Pas tout à fait, puisque le film chanté est directement tiré de cette comédie musicale, encore que de nouvelles compositions lyriques soient apparues au transfert. La célébrissime histoire est celle d'un génial compositeur défiguré qui hante les catacombes de l'Opéra populaire de Paris en 1870, ne surgit que pour mieux terrifier techniciens et artistes et s'éprend d'une jeune soprano, pour le meilleur et pour

le pire.

Décors du plus haut baroque, costumes à l'avenant, l'époque et le cadre de l'action justifiaient d'en mettre plein la vue: Joel Schumacher en a rajouté côté crémage. Cette interminable production de 143 minutes, sirupeuse, sentimentale, avec ses éclairages dramatiques, ses personnages de caricature, est encore plus extravagante que sur les planches.

Les interprètes

Du moins la production a-t-elle fait le choix de retenir des interprètes qui chantent, n'ayant donc pas à les doubler. Une toute jeune actrice, Emmy Rossum, tient le rôle de Christine sans manifester beaucoup de caractère. Gerry Butler fait un fantôme à l'esprit torturé plus consistant. Quant au jeune Raoul, nouveau patron de l'opéra et amoureux de la petite, il est incarné avec beaucoup d'insignifiance par Patrick Wilson. Le personnage le plus complexe et le plus ambigu du lot est celui de la maîtresse de ballet, campée avec finesse par Miranda Richardson, une comédienne toujours juste.

C'est la mise en scène excessivement théâtrale qui irrite. Le cinéaste n'a pas su adapter la comédie musicale au langage du cinéma. Les gros plans ne servent qu'à apporter un côté roman savon à l'histoire d'amour sans ajouter un poids d'intériorité. Les chansons crèvent souvent les tympans.

Pour le reste, le film s'appuie sur son esthétique baroque: gondole glissant sur la rivière souterraine avec le fantôme et sa captive, oubliettes et grilles d'inspiration médiévale placées sur le passage du bel amoureux, visite gothique au cimetière, spectacles rococo à l'opéra. Ils sont le miel et la crème fouettée de ce sundae dégoulinant d'effets spéciaux et de déchirements mélos. Tout cela a coût fort cher, mais l'âme et le mystère, ingrédients gratuits et ineffables, manquent hélas à l'appel.

Le Devoir