Le monde sous le regard d’un âne

Le réalisateur James Gray et les acteurs de son film «Armageddon Time»
Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse Le réalisateur James Gray et les acteurs de son film «Armageddon Time»

Je voudrais vous parler de Jerzy Skolimowski, un des pionniers du septième art polonais. Fils d’une mère résistante, marqué par la guerre, il s’était lancé dans le cinéma sur les conseils d’Andrzej Wajda, avant de coécrire le scénario du Couteau dans l’eau, premier long métrage de Roman Polanski (1962). Le visage buriné de cet explorateur de l’image, également acteur, désormais octogénaire, participe à la légende cinématographique au long des décennies. Des films comme La barrière et Le départ dans les années 1960 l’avaient révélé lyrique, novateur, inventif. Primé à Cannes, à Venise, à Berlin, au fil d’une grande carrière, pour des œuvres polonaises ou internationales, il nous a donné aussi Deep End, Quatre nuits avec Anna, Essential Killing.

Skolimowski, avec sa créativité sans frein, ses héros de la marge bousculés par la cruauté du monde, est également un peintre talentueux, reclus dans sa forêt, qui n’avait pas réalisé de film depuis une dizaine d’années.

Or donc, on assistait jeudi à son grand retour en compétition cannoise avec le film Hi-Han (EO), écrit avec Ewa Piaskowska. Dans cette œuvre magique, puissante, superbe et mélancolique, le héros n’est nul autre qu’un âne. Très impressionné par Au hasard Balthazar de Robert Bresson, son film préféré, il lui rend un brûlant hommage. La comtesse de Ségur avait écrit Les mémoires d’un âne. La Fontaine le vouait à la mort dans une de ses fables. L’animal doux et buté, aux grands yeux tristes, se révèle une source féconde d’inspiration.

Le charismatique Tako

 

Six ânes ont interprété Hi-Han, dont la star est Tako, trouvé à Varsovie. Son charisme illumine l’écran. Il est parfois plus facile de compatir devant un animal sans malice que devant un humain plus ou moins pervers. On entre dans la peau de ce Hi-Han en pleurant sur ses déboires, espérant sa survie.Ce que l’animation fait aisément à travers les animaux miroirs, un film avec acteurs quadrupèdes doit déjouer mille contraintes liées à la bonne ou mauvaise volonté des interprètes.

Hi-Han constitue une allégorie de l’innocence bafouée. Ce baudet en cavale effectue un périple initiatique, après avoir perdu sa maîtresse adorée, étoile du cirque. Évadé d’un centre thérapeutique pour enfants handicapés, il se trimballe entre villes et forêts polonaises parmi les loups et les humains féroces ou amicaux, observant la beauté et les horreurs du monde. Il lève des oreilles étonnées, brait un bon coup, avance entre deux captures et trois licous attachés à son collier par de nouveaux maîtres. Dont un fils de famille italien à la maman excentrique incarnée sur le fil du rasoir par Isabelle Huppert.

Des scènes avec des joueurs d’une équipe de soccer font rire et pleurer, des images fulgurantes de l’âne dans l’aube rouge ou devant un barrage hydraulique aux flots déchaînés éblouissent. La mise en scène se diversifie et joue d’audace avec force de cadrages admirables. La caméra suit les émotions, capte l’œil en gros plan, sans que le scénario égare son rythme. Skolimowski s’offre des effets audacieux, puis reprend la cadence de la marche en sabots, dévoilant la folie, la violence ou la tendresse des humains perçus par cet âne, qui se rebiffe une fois de radicale façon. Ce cinéaste, qui aime tant montrer des figures de différence, ne saurait être mieux servi que par une bête de somme, dont le destin est scellé d’avance, mais qui suit son chemin jusqu’au bout, en jugeant ou pas ceux qui le bafouent. On souhaite à cet âne-là une grande carrière en salles et un prix au palmarès à la fin de ce marathon.

L’enfance rebelle de James Gray

J’attendais beaucoup d’Armageddon Time, œuvre autobiographique de l’Américain James Gray qui y raconte son enfance, comme Alfonso Cuarón avec Roma et Kenneth Branagh à travers Belfast. Je suis sortie de la projection assez déçue. Plusieurs de ses films (dont Little Odessa, The Yards, Two Lovers) avaient été présentés dans les plus grands festivals, dont maintes fois à Cannes. Et cette évocation d’une enfance à l’ère Reagan dans le Queens de New York plaît, sans bouleverser. Le jeune Paul Graff (Michael Banks Repeta, très juste) tient tête à ses parents (Anne Hathaway et Jeremy Strong) dans leur famille juive, mais respecte son grand-père (Anthony Hopkins, toujours à la hauteur). Il fait les quatre cents coups avec un ami noir persécuté pour sa couleur, rêve à une carrière d’artiste. Ce garçon dissipé finit par atterrir dans une école privée, la Kew-Forest School, dont le père de Donald Trump préside le conseil d’administration. D’où une apparition éclair splendide de Jessica Chastain en Maryanne Trump, appelant les élèves en uniformes à la réussite à tout prix.

Le film repose sur un bon scénario, servi par une distribution solide, mais à travers une œuvre trop académique, qui égare plusieurs émotions. Le grand directeur photo Darius Khondji n’y fait guère d’étincelles. Armageddon Time se double d’une critique sociale dans ce collège où le racisme est roi, comme dans toute la société d’ailleurs, où la barrière des classes sociales demeure quasi infranchissable. C’est l’envers du rêve américain qui s’expose ici, au mérite du film. Le cinéaste ne joue pas la note nostalgique, si ce n’est par le legs humaniste du grand-père disparu.

  Il s’agit d’une œuvre plus personnelle que The Immigrant, qui n’avait pas convaincu à Cannes en 2013. On s’ennuie toutefois du style vivant et original que James Gray avait su insuffler à The Yards, Little Odessa et We Own the Night. Comme si, en cherchant à trop ratisser la large audience, il égarait la finesse de sa signature.   

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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