Une magistrale leçon de mise en scène

Source warner bros - Leonardo DiCaprio tient le rôle de Howard Hughes dans The Aviator, de Martin Scorsese.
Photo: Source warner bros - Leonardo DiCaprio tient le rôle de Howard Hughes dans The Aviator, de Martin Scorsese.

La sortie de Gangs Of New York, il y a deux ans, avait été accompagnée dans les journaux, rappelez-vous, d'un long feuilleton sur le tournage onéreux et la postproduction interminable. Dans ce feuilleton, le réalisateur Martin Scorsese et ses producteurs, Harvey et Bob Weinstein, faisaient en alternance mauvaise figure. Et tous passaient pour de purs mégalomanes. Est-ce un hasard si le même trio, augmenté d'une dizaine de producteurs, s'attache dans The Aviator à raconter l'histoire d'un des mégalomanes les plus emblématiques du XXe siècle? Pas sûr. Et cela même si, dans l'esprit du réalisateur de Taxi Driver et Raging Bull, le projet de réaliser une biographie de Howard Hugues remonte à plusieurs années.

Celui-ci nous offre ici une oeuvre belle, forte, consensuelle mais sans compromis, dans laquelle il marie sa manière inimitable de faire de la mise en scène à celle qui prévalait du temps de l'âge d'or hollywoodien. Le récit débute en 1930 alors que le milliardaire texan de 25 ans (Leonardo DiCaprio, au sommet de son art) s'échine sur la production de Hell's Angels, un grand drame de guerre qui s'avère être un des films préférés de Scorsese. Et pour cause: le film regroupe deux moteurs de sa démarche, soit son rapport frivole à l'argent et son besoin irrépressible de filmer l'impossible. L'impossible étant ces longues scènes de combat aériens, que Hugues a tournées au prix de plusieurs vies.

La source de l'admiration de Scorsese pour ce gars wild, obsessif, compulsif, perfectionniste, orgueilleux et entêté, qui voulait à la fois voler plus haut et régner ici bas, n'est donc guère difficile à identifier. Plus profonde est l'obsession du cinéaste à souligner les défauts du mythe et à réhabiliter la mémoire de l'homme. Le film illustre simultanément, à travers un amalgame complexe, l'héroïsme et la fragilité du personnage, son malheur d'adulte (il a fini sa vie reclus, misanthrope et phobique) et son mystérieux rêve d'enfant — que Scorsese préserve comme le Rosebud de Citizen Kane. Il est vrai qu'au-delà de la magistrale leçon de mise en scène, avec son rythme emporté sans être hâtif, les cinéphiles prendront plaisir à identifier les clins d'oeil et les références, si généreuses que le film donne par moments l'impression d'un jeu questionnaire.

Contrairement à DiCaprio, qui campe sobrement et avec une autorité inédite un mythe dont le visage reste peu connu, la formidable Cate Blanchett, qui avait la délicate responsabilité de faire revivre la grande Katharine Hepburn, se donne à fond dans l'imitation. Pour le plus grand plaisir de Scorsese, qui superpose à la vie privée de celle qui fut la maîtresse de Hugues (et de toute évidence sa mère de substitution) des épisodes tirés de Bringing Up Baby et The Philadelphia Story. Kate Beckinsale, plus humble et effacée en Ava Gardner, se soumet avec grâce au même traitement.

Résultat: un grand feuilleton épique, formidablement photographié par Robert Richardson (Kill Bill, Horse Whisperer), dans lequel Martin Scorsese mélange les influences, les styles et les temps, comme s'il avait voulu le camper aujourd'hui et hier, dans la réalité et la fiction, bref, dans un territoire purement cinématographique dont il reste un des plus formidables éclaireurs.