La fin de la mascarade

Richard Eyre a attendu la soixantaine pour commencer à contribuer à la grande tradition anglaise des metteurs en scène de théâtre qui font le saut au grand écran. Et, comme la plupart de ceux-là (on pense à Nicholas Hytner, Sam Mendes, Stephen Daldry, etc.), son cinéma s'illumine lorsqu'on y parle... de théâtre.

Ainsi, après avoir brisé la glace en racontant la vie de la poétesse Iris Murdoch (dans Iris, avec Judy Dench), Eyre, ex-directeur du Royal National Theatre, affiche plus ouvertement ses couleurs et ses passions dans Stage Beauty, une oeuvre vivante, intelligente et polissonne qui nous renvoie au bon souvenir des Madness Of King George et autres Shakespeare In Love.

Et pour cause: tiré de la pièce de Jeffrey Hatcher (lui-même auteur du scénario), Stage Beauty nous reporte dans un passé (1660) dont la réalité se situe au carrefour de la reconstitution pure et du fantasme contemporain. L'auteur reconstitue, à partir de faits vérifiables et d'autres plus discutables, le parcours professionnel d'Edward Kynaston (excellent Billy Crudup), un acteur reconnu à l'époque pour être «la plus jolie femme de la scène». En coulisse, son habilleuse (Claire Danes, toujours un secret bien gardé) lui voue un amour intense qu'elle sublime dans sa propre passion pour le théâtre et pour le rôle de Desdémone, qu'elle connaît par coeur et dans lequel Kynaston triomphe tous les soirs. Rivalités, contrariétés, trahisons et amours secrètes font surface lorsque Charles II (Rupert Everett, indémodable) invalide le décret interdisant aux femmes de jouer la comédie, sortant du coup le théâtre élisabéthain de la mascarade.

Le scénario repose essentiellement sur la force du dialogue, faisant sentir assez rapidement les limites de l'adaptation. Richard Eyre compense des moyens relativement réduits (il faut cependant saluer la beauté des décors et des costumes) par un esprit alerte, une oreille sensible aux sous-entendus érotiques, un oeil indiscret qui épie les passions brûlantes ainsi qu'une parole agile et vivante qui ne craint pas les anachronismes. Prenant modèle sur William Shakespeare (mort depuis 50 ans au moment de l'action du film), Eyre assemble par moments la grande histoire et le divertissement presque bouffon sans que son film paraisse hybride ou étriqué. La participation des principaux artisans de The Madness Of King George (le directeur photo Andrew Dunn, le compositeur George Fenton et le monteur Tarik Anwar) est sans doute pour quelque chose dans la réussite de Stage Beauty. Ou à tout le moins dans l'impression qui s'en dégage, c'est-à-dire celle d'un agréable souvenir piqué d'un brin de nouveauté.