«Memoria»: souvenirs métaphysiques

Campé en Colombie, «Memoria» met en vedette la singulière Tilda Swinton, qui incarne Jessica, une horticultrice britannique venue à Bogotá veiller sur sa sœur hospitalisée.
Photo: Entract Films Campé en Colombie, «Memoria» met en vedette la singulière Tilda Swinton, qui incarne Jessica, une horticultrice britannique venue à Bogotá veiller sur sa sœur hospitalisée.

En quelques films, Apichatpong Weerasethakul s’est forgé une identité artistique singulière, et par conséquent immédiatement reconnaissable. Lauréat de la Palme d’or pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le cinéaste thaïlandais utilise le langage cinématographique à des fins expérimentales et poétiques volontiers déconcertantes, mais toujours fascinantes. Colauréat du Prix du jury à Cannes, Memoria voit l’auteur explorer plus avant des thèmes de prédilection comme le souvenir, la métaphysique, les maladies mystérieuses, la nature comme lieu de communion…

Énigmatique, le résultat ne ressemble à rien d’habituel ou de connu, et c’est ainsi qu’on aime le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul. On retrouve avec plaisir ce goût du plan fixe au sein duquel rien ne semble se passer, mais où beaucoup se produit pourtant ; cette prédilection pour une lenteur savamment modulée… Il s’agit, pour le compte, de son premier film hors de la Thaïlande, en anglais de surcroît, quoique l’espagnol y soit également présent.

Campé en Colombie, Memoria met en vedette la tout aussi singulière Tilda Swinton, qui incarne Jessica, une horticultrice britannique venue à Bogotá veiller sur sa sœur hospitalisée. Dès la séquence d’ouverture, Jessica est réveillée en sursaut par une soudaine et puissante détonation. Intempestif, cet acouphène revient ponctuellement la hanter sans qu’elle puisse en déterminer l’origine. Un jeune ingénieur sonore (prénommé Hernan) l’aidera avant qu’au hasard d’un séjour dans les montagnes, où une nouvelle amie procède à des fouilles, elle croise la route d’un homme (prénommé Hernan, tiens) qui non seulement se souvient de tout, mais est au surplus capable de se remémorer les souvenirs d’autrui au contact d’objets.

Cette rencontre inusitée, qui devient graduellement très touchante et dont la teneur ne cesse d’étonner, constitue à elle seule le troisième acte du film, l’un des plus narratifs (si l’on peut dire) du cinéaste. Cela, même si ce dernier y reprend des éléments de Cemetery of Splendor, peut-être son plus abstrait.

La vie comme un flot

 

D’ailleurs, durant le premier acte, on craint un moment que cette relative linéarité prive Memoria des accès de réalisme magique et des fulgurances fantaisistes caractéristiques du cinéma du réalisateur de Tropical Malady. Seulement voilà, à l’instar de l’héroïne, on comprend a posteriori que l’étrangeté était là d’emblée.

Tout du long, diverses allusions sont faites à d’augustes croyances et mythes, à des données scientifiques… Sans que ce soit explicité, ce que le cinéaste ne fait jamais et on lui en sait gré, tout cela forme une espèce de casse-tête cognitif lié au trouble auditif de Jessica. Trouble dont la source — inattendue — s’avérera en phase avec la nature foncièrement atypique du cinéaste.

En jouant de transitions contrastées, le cinéaste garde en outre le public sur le qui-vive, malgré la langueur ambiante. Après le silence nocturne d’un appartement vient la symphonie assourdissante d’alarmes de voitures dans un stationnement au point du jour, ou encore, à l’entrée de la protagoniste dans ce qui vient d’être désigné comme une morgue succède l’intérieur d’une vaste bibliothèque, entre autres exemples relevant presque de la libre association psychanalytique. Le film distille une angoisse existentielle inédite chez l’auteur, qui refuse cela étant de céder à la morosité.

Au sujet de la morgue, qui se révèle plutôt être un laboratoire d’archéologie où sont examinées des dépouilles millénaires, la mort et la déliquescence fongique sont comme de coutume présentes dans les réflexions en apparence décousues, mais au final concertées, de Weerasethakul. La vie semble être pour le cinéaste un flot, le trépas et la décomposition subséquente du corps n’étant que de simples étapes. À celles-ci survit quelque chose d’intangible : un esprit ou, oui, une mémoire.

Memoria (V.O.)

★★★★

Drame de Apichatpong Weerasethakul. Avec Tilda Swinton, Jeanne Balibar, Juan Pablo Urrego, Elkin Diaz, Agnes Brekke, Daniel Giménez Cacho. Allemagne–Colombie–Chine–France–Mexique–Qatar–Grande-Bretagne–Suisse–Thaïlande, 2021, 136 minutes. En salle au cinéma du Parc et au Clap.

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