Serebrennikov enfin à Cannes

Le réalisateur russe Kirill Serebrennikov présente le film «La Femme de Tchaïkovski», une allégorie sublime du pouvoir.
Photo: Patricia de Melo Moreira Agence France-Presse Le réalisateur russe Kirill Serebrennikov présente le film «La Femme de Tchaïkovski», une allégorie sublime du pouvoir.

Les dernières fois que les films du Russe Kirill Serebrennikov ont concouru à Cannes, Leto en 2018 et La fièvre de Petrov en 2021, des chaises vides le remplaçaient. Assigné à résidence à Moscou, ce grand défenseur des droits et libertés, actif dans la communauté LGBTQ, rongeait son frein. Parti vivre à Berlin après l’invasion de l’Ukraine, sous bénédiction du Kremlin, trop heureux, réflexion faite, de s’en débarrasser, le célèbre dissident est un homme libre. Il a pu lancer « Non à la guerre ! » à l’issue de la projection de son film La femme de Tchaïkovski, avant de saluer la culture capable d’arrêter les bombes : « Elle va arriver cette fin et ce sera la paix. »

Sa présence sur la Croisette fait office de symbole, peu après que le président de l’Ukraine a fait une apparition par vidéo à l’ouverture du bal cannois. Le cinéaste, également metteur en scène, ouvrira cet été le Festival d’Avignon avec sa version du Moine noir, d’Anton Tchekhov. Il est accueilli à bras ouverts à l’ouest, son talent reconnu depuis de nombreuses années, déjà un favori de la famille.

Fin observateur de la société russe, avec des œuvres souvent baroques et subversives, Serebrennikov s’aventure aujourd’hui ailleurs dans sa forme. La femme de Tchaïkovski est tissé de références au cinéma de Tarkovski et de Sokourov, film classique au perfectionnisme formel russe de très haute tenue. Empoignant un sujet déjà traité par Ken Russell dans La symphonie pathétique en 1971, il aborde le mariage impossible en 1877 du compositeur du Lac des cygnes, homosexuel et misogyne, avec une femme éperdument amoureuse, choisie pour étouffer les rumeurs sur son compte. Mais le cinéaste a cette fois épousé le point de vue (librement adapté) de la musicienne Antonina Milioukova, figure tragique qui finit à l’asile d’aliénés, un peu comme Camille Claudel. Tchaïkovski avait pris la pauvre créature en horreur, qui vécut loin de son idole tout en refusant le divorce, mais elle lui inspira son opéra Eugène Onéguine.

Ce film est un portrait de l’aliénation féminine dans la Russie du XIXe siècle davantage qu’une biographie du grand compositeur. C’est avant tout une magnifique allégorie de pouvoir suprême qui tue la sensibilité des autres pour asseoir sa maîtrise. Et ces plans séquences exceptionnels, ces éclairages naturels dans les brouillards, ces intérieurs à la chandelle sont d’une beauté sublime, rappelant The Age of Innocence, de Scorsese, situé à la même époque.

L’actrice Aliona Mikhaïlova porte le film sur une note de folie obsessionnelle, quasi musicale, quand Tchaïkovski (Odin Biron) se voit réduit à une silhouette de dureté exaspérée. La faune des amis du maître, parfois sur un mode onirique et surréaliste, entraîne ici et là le film du côté de la farce sans en remiser la terrible tragédie. L’œuvre devrait atterrir au palmarès, pour sa maîtrise stylistique et pour sa charge sociale masquée autant qu’explosive.

En compétition, on a vu hier aussi le film Les huit montagnes, réalisé par les Flamands Félix van Groeningen et Charlotte Vandermeersch, mais tourné en Italie dans la langue du pays. Et cette histoire d’amitié entre deux hommes liés par des souvenirs d’enfance dans les Alpes est surtout un hommage aux montagnes, filmées avec amour comme les héroïnes de l’histoire, là où l’émotion humaine n’arrive guère à percer l’écran.

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