Des zombies en apéritif du menu cannois 

Cette cérémonie était grave et extrêmement émouvante, comme Cannes en a connu peu. Puis, place au cinéma ! Avec une comédie, qui plus est. On n’en est pas à un changement de ton près, ici.
Photo: Lois Venance Agence France-Presse Cette cérémonie était grave et extrêmement émouvante, comme Cannes en a connu peu. Puis, place au cinéma ! Avec une comédie, qui plus est. On n’en est pas à un changement de ton près, ici.

Le tapis rouge bien garni s’est dispersé au grand amphithéâtre Lumière. « Chers amis, sortons de cette nuit ensemble », lançait mardi soir Virginie Efira, maîtresse de cérémonie de cette soirée d’ouverture, en invitant le cinéma à arpenter des chemins nouveaux. Elle a profité de sa tribune pour nommer des Palmes d’or glorieuses. C’est un 75e anniversaire de festival après tout, mais le passé s’inclinait devant le présent : « Oui, le cinéma est vivant ! » jetait-elle en pâture à l’assemblée en tenue de soirée.

L’actrice du Goût des merveilles et de Benedetta a offert la palme d’honneur à Forest Whitaker, acteur afro-américain de Bird et de Ghost Dog. Il est également un artiste très engagé auprès des jeunes dans les banlieues françaises comme en Afrique et au milieu des zones de conflit en leur offrant des moyens de créer. « Leurs vies ont changé. Nos vies continuent. Mais par le cinéma, un réalisateur partage ses rêves. »

Photo: Antonin Thuillier Agence France-Presse L’actrice indienne Urvashi Rautela défilait sur le tapis rouge avant la présentation de la parodie des films de série B «Coupez !», du réalisateur français Michel Hazanavicius, présenté en apéritif au Festival de Cannes mardi.

Quant au président du jury, Vincent Lindon, il a lu sur scène un discours poignant sur l’engagement, la guerre, le métier d’acteur et la culture qui ne se retrouve pas en marge de la société, mais en son centre. « Sommes-nous en train de danser sur le Titanic ? »

Coup de théâtre : le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, est apparu en vidéo, évoquant la bataille du 7e art qui a commencé avec l’arrivée d’un train. « Le cinéma est apparu dans notre vie et est devenu notre vie. Ces images terribles des chroniques documentaires en témoignent, et les films aussi. » Il a rappelé que le premier Festival de Cannes avait été interrompu par la déclaration de la Seconde Guerre mondiale. Mais qu’en 1940, le monde entier avait découvert Le dictateur de Chaplin, qui parodiait Hitler. On l’a écouté parler de l’invasion de l’Ukraine abondamment : « La guerre n’est pas l’enfer. La guerre est pire. La haine finira par disparaître, et les dictateurs mourront. »

Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky

Cette cérémonie était grave et extrêmement émouvante, comme Cannes en a connu peu. Puis, place au cinéma ! Avec une comédie, qui plus est. On n’en est pas à un changement de ton près, ici.

Comédie hommage

 

Peut-être certains élégants de cette soirée n’étaient-ils pas familiers avec les codes des films de zombies, servis en apéritif au menu du festival. Malheur à ceux qui n’avaient pas bu le lait sanglant des morts-vivants chez George A. Romero ! Ils risquaient de frémir sur leurs beaux fauteuils. Les autres appréciaient cette parodie loufoque des films de série B. D’autant plus que Coupez ! s’offre une structure de mise en abyme, au départ un peu fragile — on lève un sourcil —, mais qui s’enhardit de plus en plus.

Michel Hazanavicius (The Artist) y va d’une charge réjouissante à grand renfort d’hémoglobine. Un cinéaste de rien du tout (Romain Duris, formidable) se voit chargé de faire un film de zombies en remake d’un succès japonais de 2017, en un seul plan séquence et dans le pur chaos. Soudain, il voit son plateau envahi de vrais morts-vivants qui attaquent les membres de l’équipe et les entraînent dans leur univers. La productrice japonaise, apparemment sortie d’un manga, est particulièrement désopilante. Bérénice Bejo, muse et compagne du cinéaste Hazanavicius, incarne son actrice et maquilleuse. Mentions spéciales à Grégory Gadebois, en directeur photo alcoolique au centre de gags très gratinés, et à Finnegan Oldfield, en diva imbuvable maquillée en visiteur d’outre-tombe.

Photo: Valery Hache Agence France-Presse Julianne Moore et Vincent Lindon lors de la cérémonie d’ouverture

En mariant les deux mondes des faux et vrais zombies qui ne font qu’un, en brouillant les repères, en célébrant le cinéma de bric et de broc dont il montre les plus délirantes ficelles et un tas de trucages absurdes, Hazanavicius s’est fait aussi plaisir. Car il s’amuse à brosser des parallèles entre les zombies et les décérébrés des nouvelles technologies, du capitalisme aveugle et de tout ce qui fait perdre la raison à nos sociétés en explosion. L’humour noir, le sang qui gicle des têtes ou des bras tronçonnés à la hache n’empêchent pas Coupez ! de flirter aussi avec la chronique familiale émouvante. Ainsi, la fille cinéphile de ce réalisateur raté se mettra à estimer son père en plongeant à ses côtés dans ce tournage catastrophe qui retombe à peu près sur ses pieds. La dernière heure du film rebondit sans cesse, et cet hommage à tous les films réalisés avec trois sous parle de cinéma davantage que bien des films au premier degré qui pontifient sans nous dérider.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

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