«Downton Abbey: A New Era»: de «Gosford» à «Downton», et vice versa

En entraînant la famille Crawley et son entourage dans l’aventure d’un tournage hollywoodien, le créateur Julian Fellowes propose une exquise mise en abyme autour des défis de la modernité et de ses coulisses parfois nettement plus laborieuses.
Photo: Jaap Buitendijk Focus Features En entraînant la famille Crawley et son entourage dans l’aventure d’un tournage hollywoodien, le créateur Julian Fellowes propose une exquise mise en abyme autour des défis de la modernité et de ses coulisses parfois nettement plus laborieuses.

Le 20 mai prendra l’affiche Downton Abbey: A New Era(Downton Abbey. Une nouvelle ère), deuxième film venant faire suite à la populaire série. On y retrouve la famille Crawley, les maîtres de céans du titre, ainsi que la domesticité qui assure le bon fonctionnement autant du lieu que de la vie des patrons. Cette fois, une partie de la distribution est appelée à s’éloigner de la propriété le temps d’un séjour dans une villa du sud de la France. Aumême moment, Downton est pris d’assaut par Hollywood, venu y tourner un film muet. Paradoxalement, cette « nouvelle ère » ressemble à une fin définitive. Cela, parce qu’on y ramène les origines… hollywoodiennes de l’éminemment britannique série.

Lancée en 2010, Downton Abbey s’était terminée en 2015, avant que son créateur, Julian Fellowes, se laisse convaincre d’écrire un film, sorti en 2019. Sauf que bien avant tout cela, il y eut un autre film : Gosford Park (Un week-end à Gosford Park), paru en 2001, et réalisé par Robert Altman d’après un scénario — son tout premier pour le cinéma — de Julian Fellowes, qui remporta un Oscar. On y suit les tribulations de nobles anglais, de leurs invités et des domestiques de tout ce beau monde à l’occasion d’une partie de chasse qui se transforme en meurtre et mystère, en 1932.

Dans les notes de production de Gosford Park, Fellowes, qui se trouva mêlé à l’aventure un peu par hasard alors qu’il travaillait à un tout autre projet en compagnie d’un des coproducteurs du film, explique : « Je crois que ce qui intéresse Altman, ce sont les récits où des personnages doivent arbitrairement partager une position géographique sans que ça relève d’un choix émotionnel, le rassemblement pour un mariage, par exemple [comme dans A Wedding], ou la variété de gens qui travaillent pour un studio hollywoodien [comme dans The Player]. Ils sont réunis pas nécessairement parce qu’ils veulent l’être et, par conséquent, ils ont presque toujours des desseins divergents. Robert s’est dit qu’un week-end dans un manoir anglais durant les années 1930 se prêterait à cela. Pour lui, la dynamique “employeurs-serviteurs” en présence était fertile en personnages aux existences et aux motivations complètement différentes — tous sous le même toit. »

Né dans la vieille noblesse anglaise, Julian Fellowes connaissait parfaitement la dynamique « employeurs-serviteurs » en question. Et c’est ainsi que le scénariste, jusque-là surtout un acteur de soutien, se mit à écrire sur cet univers révolu dont il avait connu les vestiges et sur lequel il avait fait des recherches exhaustives : une mine de renseignements qu’Altman mit à profit, enjoignant à Fellowes d’assister au tournage à titre de conseiller technique.

Ce dernier ignorait alors qu’il consacrerait encore 20 ans de sa vie au sujet.

La filière Maggie Smith

Bref, à partir du canevas narratif suggéré par Altman, Fellowes imagina une galerie de personnages mémorables. Comme un clin d’œil à sa présence derrière la caméra, le cinéaste tint à l’inclusion d’un personnage de producteur hollywoodien parmi les visiteurs, ce qui donna lieu à l’une des meilleures répliques.

Ainsi, lorsque la comtesse de Trentham (Maggie Smith) demande au producteur de quoi parlera son film, celui-ci répond qu’il ne voudrait pas lui gâcher son plaisir. « Mais personne ici ne le verra », assène la comtesse, comme si cela allait de soi. Dans Downton Abbey: A New Era, il y a de nombreux échos à ce passage. Par exemple, en apprenant que le cinéma muet devient parlant, la comtesse de Grantham (toujours Maggie Smith) rétorque : « J’aurais pourtant pensé que la meilleure chose concernant les films est qu’on ne peut les entendre. Ce serait encore mieux si on ne pouvait les voir. »

De fait, chaque fois que la comtesse de Grantham fait allusion à l’équipede tournage grâce à laquelle les Crawley pourront s’offrir une nouvelle toiture, ses réflexions ressemblent à des variations de la réplique assassine écrite jadis pour la comtesse de Trentham (en un parallèle amusant, la vénérable actrice avouait au Graham Norton Show n’avoir jamais regardé la série). D’ailleurs, Maggie Smith, dont chaque intervention constitue un délice ou un poison, souvent les deux à la fois, incarne grosso modo la même comtesse douairière dans les deux productions : « Les personnages, et certainement celui de Maggie, parlent avec la même voix », notait Julian Fellowes dans une entrevue de 2011 au Hollywood Reporter.

L’année précédente, il confiait à l’animatrice Helen James : « Dans [Downton Abbey], nous explorons différentes situations difficiles, différentes relations humaines — les rivalités familiales, les rapports parentaux compliqués, les amours impossibles, etc. —, ainsi que la façon dont on gérait ces situations à l’époque, avec toutes ces règles sociales strictes… »

Comme un épilogue

Des règles strictes, oui, mais flexibles néanmoins. Car dans la série, on découvrit d’emblée des rapports entre maîtres et valets volontiers complices, à défaut d’être ouvertement amicaux. « Tous ces films et séries montrant des patrons systématiquement odieux envers leurs domestiques sont irréalistes, car le fait est que rien ne les forçait à rester : il y avait plein d’emplois disponibles. Le temps moyen d’un valet de pied dans une maison londonienne était de 18 mois », notait plus loin Julian Fellowes.

On le croit volontiers. Toutefois, on opposera que de saisons en films, le scénariste en vint à aller à l’autre extrémité du spectre, montrant une proximité parfois peu plausible. Dans Downton Abbey: A New Era, on a parfois l’impression que la « dynamique employeurs-serviteurs » se résume à celle d’une seule et même famille. C’est fort touchant, mais c’est surtout fort de café (on y reviendra en critique la semaine prochaine).

Certes, déjà en 2013, Julian Fellowes affirmait au Wall Street Journal que « Downton [Abbey] ne se poursuivrait pas indéfiniment ». On connaît la suite, ou plutôt les suites. Quoi qu’il en soit, par son choix d’inviter Hollywood à Downton, et par la teneur de ses répliques pour le personnage de Maggie Smith, Fellowes convoque le souvenir de Gosford Park comme jamais auparavant. Or, loin de s’apparenter à un retour à la case départ, cela ressemble davantage à une boucle que l’on boucle pour de bon.

Qui plus est, l’action de la série débutait en 1912, et dans ce film-ci, elle se situe vers 1929-1930, toute proche de celle de Gosford Park, tel un ultime épilogue répondant à un désormais lointain prologue.

Le film Downton Abbey: A New Era prendra l’affiche le 20 mai.

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