«Noémie dit oui» et son regard sur la prostitution juvénile interdits aux 16 ans et moins

L'actrice Kelly Depeault dans «Noémie dit oui»
Photo: Lou Scamble L'actrice Kelly Depeault dans «Noémie dit oui»

Le long métrage québécois Noémie dit oui, qui traite du cercle vicieux de la prostitution juvénile, a été classé 16 ans et plus par les fonctionnaires du ministère de la Culture, qui ont jugé que certaines images pourraient « déstabiliser » les adolescents. Une décision qui renverse l’équipe derrière ce projet, d’autant que ce film a été conçu dans l’espoir de sensibiliser les jeunes de 13 à 15 ans à l’exploitation sexuelle.

Qui plus est, il n’y a rien de très explicite dans Noémie dit oui, qui a pris l’affiche la semaine dernière. Certes, certaines scènes sont parfois difficiles, ce qui va de soi vu le sérieux de sujet. Mais la réalisatrice Geneviève Albert a visiblement fait le choix de la retenue, préférant suggérer les actes sexuels entre la protagoniste et ses clients, plutôt que les montrer.

Même les examinatrices-classificatrices du ministère ont reconnu que Noémie dit oui « ne glorifie pas la prostitution et évite d’érotiser l’adolescente [le personnage principal] ». Elles ont tout de même cru bon l’interdire aux moins de 16 ans, invoquant entre autres qu’il s’agissait de l’âge moyen de la première relation sexuelle au Québec.

« La représentation crue de la sexualité dans ce qu’elle a de plus malsain pourrait déstabiliser les jeunes adolescents qui n’en sont pas à ce stade de leur développement sexuel, puisque l’âge moyen de la première relation sexuelle, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, est de 16 ans », ont-elles fait valoir au comité de révision formé après que leur décision initiale eut été contestée par la réalisatrice du film.

Le film mal compris ?

Soutenue par son distributeur et sa productrice, Geneviève Albert a plaidé que son film devrait plutôt être classé 13 ans et plus afin qu’il puisse atteindre son public cible pendant qu’il est en salles. Pour appuyer ses dires, la réalisatrice, qui en est à son premier long métrage, a cité une étude qui avance que l’âge d’entrée dans la prostitution est de 14 ans en moyenne.

Mais le comité de révision, formé de trois universitaires, a finalement confirmé il y a deux semaines la décision initiale des deux examinatrices-classificatrices du ministère. Le Devoir a appris que le comité était initialement divisé sur la question. Il a toutefois fini par statuer que le film pourrait « ébranler [le] développement » des spectateurs de 13 à 15 ans.

« Un raisonnement judéo-chrétien », dénonce le distributeur du film, Louis Dussault. « Je pense qu’ils n’ont pas compris le film. Pour l’avoir trouvé si dur que ça, ils ne doivent pas aller au cinéma souvent. Il y a des films américains d’une violence inouïe, où tu peux voir une personne être tuée à la minute ; ça, ce n’est pas grave, c’est classé 13 ans et plus », s’est insurgé le président de K-Films Amérique en entrevue au Devoir.

La productrice de Noémie dit oui, Patricia Bergeron, s’explique mal elle aussi la décision du ministère. Pour elle, ce n’est pas une question d’argent, mais de principe. Elle ignore d’ailleurs combien de spectateurs de 13 à 15 ans n’ont pas vu le film cette fin de semaine parce qu’il était classé 16 ans et plus. Ce qu’elle sait, par contre, c’est que plusieurs intervenants qui ont vu le film au cinéma ont vanté le réalisme du scénario.

« Il y a comme un décalage entre cette décision et la réalité. Ces mêmes jeunes de 13 à 15 ans sont aujourd’hui placés devant tellement d’images ; on parle de porno, de séries comme Euphoria. Et là, il y a un film où il y a beaucoup de choses qui ne sont pas montrées, et on nous dit que c’est trop ? Allô, les jeunes ont déjà vu pire que ça ! » a-t-elle déploré.

Une classification subjective

Le film raconte l’histoire d’une jeune fille de 15 ans issue d’un milieu défavorisé qui s’enfuit d’un centre jeunesse pour aller rejoindre une amie aux fréquentations douteuses. Malgré ses réticences, Noémie finit par se laisser convaincre par son entourage de se prostituer lors du week-end du Grand Prix.

Cette prémisse ressemble à s’y méprendre à celle de la série Fugueuse, diffusée en 2017 par TVA et classée elle aussi 16 ans et plus même si le côté sensibilisation enveloppe l’émission.

Certains verront aussi dans Noémie dit oui un peu de La déesse des mouches à feu. Par les thèmes abordés, mais aussi parce que le premier rôle est tenu par l’étoile montante Kelly Depeault. En 2020, l’œuvre d’Anaïs Barbeau-Lavalette avait d’abord été interdite aux jeunes de moins de 16 ans, mais le comité de révision l’avait finalement classée 13 ans et plus. Pourtant, la drogue dure est omniprésente à l’écran, et jamais le personnage principal n’a de prise de conscience, contrairement à Noémie dit oui.

« J’aimerais bien savoir pourquoi La déesse des mouches à feu peut être vue par les 13-15 ans, et pas notre film ? Tout ça est très subjectif », conclut la productrice Patricia Bergeron.

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