«Très belle journée»: l’enfer, c’est soi-même

Une scène du film «Très belle journée», de Patrice Laliberté, avec les acteurs Marc Beaupré et Guillaume Laurin
Photo: Christophe Dalpé Une scène du film «Très belle journée», de Patrice Laliberté, avec les acteurs Marc Beaupré et Guillaume Laurin

Si l’on en croit Jean-Paul Sartre et son immortelle formule, « l’enfer », ce serait « les autres ». Sans remettre en question la justesse de l’observation, on notera toutefois que s’il est une chose que le confinement pandémique a démontrée, c’est que l’enfer, ce peut tout aussi bien être « soi-même ». À isolement prolongé, névroses — voire psychoses — exacerbées. On pense à tout cela devant le brillant Très belle journée, de Patrice Laliberté, dont le protagoniste vit dans une sorte d’univers parallèle.

En apparence, Jérémie (Guillaume Laurin, dont l’intériorité ne devrait pas distraire du fait qu’il accomplit là un véritable tour de force) est un jeune homme tout ce qu’il y a d’ordinaire, hormis peut-être sa réserve frôlant le mutisme. Or, ce quant-à-soi est beaucoup plus profond qu’il n’y paraît.

Marqué durant l’enfance par le film The Truman Show (Le show Truman), dans lequel Jim Carrey découvre que sa vie n’est qu’une vaste téléréalité, Jérémie est à présent convaincu que l’humanité a cessé d’exister en 2012 et qu’elle a été « transférée » sur un serveur. À l’évidence, The Matrix (La matrice) l’a également traumatisé.

Ses convictions complotistes (déjà le thème de l’excellent Jusqu’au déclin, du même duo Laliberté-Laurin), Jérémie les exprime sur son balado nocturne. Lequel balado est utilisé, dans le film, comme une espèce de narration logorrhéique aux effets hypnotiques.

Le jour, Jérémie est coursier à vélo pour Dom (Marc Beaupré), qui lui confie des colis louches. Entre eux, pas un mot n’est échangé. Les rares conversations auxquelles consent Jérémie ont plutôt lieu avec son pusher, un type reclus mais volubile (Marc-André Grondin). Mais voici que lorsqu’une influenceuse (Sarah-Jeanne Labrosse) s’installe dans le condo voisin, le mur d’indifférence de Jérémie se fissure, sa curiosité envers la jeune femme virant à l’obsession.

Fond et forme au diapason

 

Fruit d’une collaboration entre Patrice Laliberté, Guillaume Laurin, Nicolas Krief et Geneviève Beaupré, le scénario propose une plongée anxiogène dans une psyché malade de longue date (Jérémie révèle à un moment avoir coupé les ponts avec sa famille des années auparavant). Sans jamais donner dans la psychologie à trois sous, le film s’avère habile à suggérer une dimension narcissique aux divagations de Jérémie, qui ne se voit évidemment pas comme un illuminé, mais comme un être éclairé, un élu (à l’instar de Néo dans The Matrix).

En cela qu’il est le seul à connaître « la vérité », et qu’il ne peut dès lors que plaindre ses congénères. Loin d’être simpliste, le portrait se complexifie à mesure que des contradictions se font jour entre les paroles et les actions de Jérémie : bien avant qu’arrive la fameuse voisine, il s’en prend à un automobiliste qui l’a invectivé (piqué à vif, il fait montre de tout, sauf de détachement).

En se focalisant exclusivement sur Jérémie, le récit va au plus près de la perception du monde altéré de ce dernier. En une parfaite adéquation entre le fond et la forme, la réalisation fait de même. À cet égard, comme on le signalait en entrevue lors de la première du film aux Rendez-vous Québec Cinéma, Très belle journée a été tourné avec un téléphone cellulaire. Loin d’y perdre en qualité (technique et outils se sont considérablement raffinés ces années-ci), le film y gagne au contraire en cohérence : ce parti pris technique impliquant une proximité accrue, on pénètre d’emblée la bulle de Jérémie pour n’en plus ressortir.

Très fluides, les nombreux plans-séquences suivent le protagoniste à la trace ou se substituent à son regard, comme dans ces plans sourdement paranoïaques à travers le judas de sa porte.

Tout du long, il y a une dimension poignante au spectacle de ce personnage certain de s’être réfugié dans un espace de liberté du fait qu’il « sait », alors qu’il s’est plutôt enfermé dans une prison mentale.

D’ailleurs, le constat le plus glaçant dans Très belle journée est que Jérémie, et la pandémie a révélé qu’ils sont légion comme lui, a beau se désoler que l’humanité ait été remplacée par un simulacre, la réalité, la vraie, est qu’il s’est lui-même leurré à grand renfort de contrevérités et de faits alternatifs. À chacun son enfer, donc, et à chacun sa matrice.

Très belle journée

★★★★

Drame psychologique de Patrice Laliberté. Avec Guillaume Laurin, Sarah-Jeanne Labrosse, Marc-André Grondin, Marc Beaupré. Québec, 2022, 83 minutes. En salle.

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