«La vraie nature de Bernadette», seule maîtresse de sa destinée

Micheline Lanctôt, qui incarne Bernadette Brown, en compagnie du réalisateur Gilles Carle, sur le lieu de tournage de «La vraie nature de Bernadette», en 1971.
Photo: Bruno Massenet Collection Cinémathèque québécoise Micheline Lanctôt, qui incarne Bernadette Brown, en compagnie du réalisateur Gilles Carle, sur le lieu de tournage de «La vraie nature de Bernadette», en 1971.

La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.

Au début des années 1970, le retour à la terre était très en vogue. Volontiers teinté d’idéalisme, voire de romantisme, le mouvement vit ainsi maints citadins quitter les villes au profit des champs, comme les rongeurs de la fable. Sorti il y a pile 50 ans, le 6 mai 1972, le film La vraie nature de Bernadette, de Gilles Carle, pose un regard à la fois amusé et caustique sur tout cela, par l’entremise d’une protagoniste haute en couleur incarnée avec brio par Micheline Lanctôt.

Micheline Lanctôt qui, en l’occurrence, ne se destinait absolument pas à une carrière d’actrice ; elle travaillait plutôt en cinéma d’animation.

« Gilles et moi avions nos bureaux sur le même étage de la Place Bonaventure. Gilles me regardait tout le temps passer — j’étais un peu flamboyante à l’époque », confie l’actrice et cinéaste en réfrénant un fou rire, lors d’un entretien en visioconférence. « On avait un ami commun, et on s’est rencontrés pour dîner tous les trois, et Gilles a parlé de son film, mais sans avoir l’air de chercher à m’intéresser. »

Sauf qu’à ce stade, le réalisateur de La vie heureuse de Léopold Z commençait déjà à avoir du mal à envisager quelqu’un d’autre pour le rôle.

« Un jour, il est rentré dans mon cubicule et m’a demandé : “Avez-vous déjà joué ?” “Du théâtre amateur”, ai-je répondu. Il m’a alors proposé de passer un screen test, et j’ai dit : “Oui, pourquoi pas.” The rest is history. »

C’est le cas de le dire.

Ouverte à tout

Le film s’ouvre sur Bernadette, qui, lasse de sa vie bourgeoise, quitte mari avocat et confort urbain assorti : direction, la campagne. Avec son fils de cinq ans, la voici installée dans une ferme décrépite qui deviendra le point de chute des marginaux et des vieillards du cru (à qui elle prodigue toutes sortes de « douceurs » par humanisme). Et il y a ce séduisant, mais agaçant voisin, Thomas (Donald Pilon), qui conteste l’intrusion du capitalisme dans le village.

La tête pleine de théories « naturalistes », Bernadette pratique l’amour libre et, telle son homonyme de Lourdes jadis, elle aura un jour une vision.

Dans son article de l’Encyclopédie canadienne consacré au film, Wyndham Wise écrit : « Gilles Carle allie le ridicule au sublime ; il unit le sacré au profane. Bernadette, dans sa lutte acharnée pour échapper à la banalité d’une existence de classe moyenne, fait certes preuve d’un dévouement prodigieux et d’une endurance héroïque. D’un autre côté, elle incarne les baby-boomers québécois des années 1960 et 1970 — dont se moque ouvertement Gilles Carle —, croyant aveuglément en un monde utopique où l’on peut sauver son âme en trayant quelques vaches et en remuant du fumier. »

Toutes choses dont, elle l’avoue en toute humilité, Micheline Lanctôt n’avait absolument pas conscience au moment de plonger dans l’aventure. « J’étais tellement dans l’univers du dessin animé que je n’avais pas les pieds sur terre : j’étais dans un monde complètement décalé. Je n’avais pas de références cinématographiques, donc, tout ce dont je me souviens de ma réaction par rapport au scénario, c’est que j’étais ouverte à tout. »

Sans doute était-ce là l’état d’esprit idéal, puisqu’il correspondait à celui du réalisateur. Auteur de l’ouvrage Entretiens avec Gilles Carle. Le chemin secret du cinéma, Michel Coulombe expliquait à ce propos sur les ondes d’ICI Première, dans le cadre de l’émission La vie et l’œuvre de Gilles Carle racontées : « Il faisait des films sur la vie, sur ce qui l’inspirait. Par exemple, le retour à la terre, qui l’a intéressé : ça a donné Les mâles et La vraie nature de Bernadette. Mais il prenait l’envers des choses. Il se méfiait beaucoup des clichés. Donc, il avait ça, ce regard extrêmement ouvert sur le monde […] La vraie nature de Bernadette, c’est sa façon à lui de parler des thèmes de l’époque. »

Trouver ses marques

Du tournage, Micheline Lanctôt conserve des réminiscences heureuses : « Le fun qu’on a eu ! Je me revois, jouant aux échecs avec Donald Pilon jusqu’à minuit… Je revois Gilles et Willie Lamothe… Tellement drôles, pas arrêtables, ces deux-là… Je les observais énormément, Donald Pilon aussi, pour apprendre d’eux, puisque je ne savais rien de ce monde-là. »

« Un truc qui m’a aidée, c’est le long métrage d’animation sur lequel je venais de travailler, Tiki Tiki, qui était en format 2.35:1 (ou écran large Panavision). La vraie nature l’était également, et ça a fait en sorte que j’ai pu trouver mes marques devant la caméra ; j’avais cette compréhension du format utilisé, qui donne beaucoup d’espace latéral. J’étais capable de visualiser l’espace et de me déplacer dans le plan. Gilles a bien utilisé le format : il y a plusieurs très beaux plans dans le film. »

Effectivement, avec son directeur photo René Verzier (La mort d’un bûcheron), le cinéaste parvint à conjuguer dans un mélange unique réalisme rustique et poésie bucolique.

Lorsqu’on lui demande si Gilles Carle était plus directif avec elle qu’avec les autres, vu son inexpérience comme comédienne, Micheline Lanctôt répond sans hésiter : « Ce n’était pas un directeur d’acteurs ; il nous laissait aller. Mais si j’angoissais — et mosus que je me trouvais pas bonne —, j’allais le voir dans sa chambre de motel le soir, et là, il pouvait avoir d’incroyables intuitions, féminines presque. Il avait une compréhension des femmes, qu’il vénérait. Donc, il avait parfois ce genre d’intuitions, comme des fulgurances… »

Du même souffle, Micheline Lanctôt parle d’un cinéaste libre. D’ailleurs, La vraie nature de Bernadette est un film éminemment libre de ton, passant avec fluidité de la satire sociale aiguisée à la farce grivoise, de la fantaisie débridée à la tragédie plombée.

Une héroïne mémorable

Sélectionné au Festival de Cannes, le film connut en France un réel succès en salle, avec plus de 300 000 entrées : du jamais vu pour une production québécoise.

« Mon souvenir le plus marquant associé au film est pour le compte survenu en France, raconte Micheline Lanctôt. J’y accompagnais Ted [Kotcheff, son conjoint d’alors], avec qui j’avais fait The Apprenticeship of Duddy Kravitz, et qui tournait là-bas Who is Killing the Great Chefs of Europe? avec Jean Rochefort, Jean-Pierre Cassel, Philippe Noiret… Un soir, Ted était en retard, et j’ai dû aller accueillir seule Jean Rochefort, moi qui étais si timide. J’arrive dans le hall de l’hôtel, je me présente, mais aussitôt, il se lève et s’exclame : “Mais je sais qui vous êtes, Bernadette !” Et de m’expliquer que Cassel, Noiret et lui étaient allés voir La vraie nature de Bernadette ensemble à la sortie, et qu’ils étaient tombés amoureux du personnage. »

On les comprend. « En France, ça a été dithyrambique, mais ici, on n’a pas fait de cas du film. »

Le constat n’est pas amer, quoique Micheline Lanctôt estime que, de façon générale, son ami fut traité injustement.

« Gilles, durant sa carrière, on lui a reproché deux choses : de faire de la caricature, et de donner des rôles à ses blondes, Carole Laure et Chloé Sainte-Marie. Mais ce qu’on ne disait pas, c’est combien il était un caricaturiste brillant, et combien ce sont de grands rôles qu’il a écrits à ses blondes. Des réalisateurs québécois qui imaginaient avec une telle constance de telles héroïnes, il n’y en avait pas d’autres. »

Prenant son existence en main et devenant seule maîtresse de sa destinée, Bernadette est, à cet égard, l’une des plus mémorables héroïnes du cinéma de Gilles Carle. Et du cinéma québécois, point.

Le film La vraie nature de Bernadette est disponible en VSD sur les plateformes Illico et iTunes.

 



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