Le cinéma marocain à l'heure d'Hollywood

Colin Farrel et Oliver Stone lors du tournage d’Alexandre, qui s’est en grande partie déroulé au Maroc. — Source Warner Bros
Photo: Colin Farrel et Oliver Stone lors du tournage d’Alexandre, qui s’est en grande partie déroulé au Maroc. — Source Warner Bros

Marrakech — Le cinéaste Oliver Stone est venu faire un tour la semaine dernière au Festival de Marrakech. Il s'est présenté à l'hommage à Sean Connery et en a profité pour montrer son film Alexandre, grande première ici pour un péplum qui retrouvait son berceau de tournage.

De fait, les remparts de la médina de Marrakech ne font pas que témoigner du passé de ce qui fut jadis la première cité impériale du pays. Ces créneaux et ces tours qui servent de perchoirs aux nids de cigognes, on les a vus assiégés à l'écran par le conquérant macédonien qui entrait fièrement dans Babylone. Alexandre fut tourné au Maroc, à Marrakech et les sables de ses environs. Sur la côte est du pays aussi, dans le joli port d'Essaouira. Si la production dut se déplacer ensuite en Thaïlande pour une spectaculaire bataille, c'est que le Maroc manquait d'éléphants. Comme quoi, la meilleure volonté du monde ne suffit pas toujours...

Mine de rien, le pays est en train de devenir un vaste plateau cinématographique. À Ouarzazate sur la route des kasbahs, en particulier, où d'immenses studios ont transformé depuis une quinzaine d'années cette petite ville perdue entre déserts et montagnes en centre du cinéma qui grossit à vue d'oeil, mais aussi dans une bonne partie du pays.

Le Maroc a beau souffrir de pauvreté, son héritage culturel demeure le plus riche du Maghreb. Ses paysages et son architecture sont spectaculaires et variés, l'éclairage exceptionnel, aussi rosé que les remparts de Marrakech. On y passe du désert à la mer, avec oasis au milieu, en quelques heures. Les haras royaux fournissent aux films de beaux pur sang. Et il y a assez de bons cavaliers au Maroc pour former les plus gigantesques cavaleries. Exotisme garanti ou argent remis.

Fascinant Maroc, encore authentique, mais jusqu'à quand? Mettez ça sur le compte d'un royaume demeuré longtemps en autarcie, d'une culture omniprésente, nourrie de conteurs, d'artisans, de costumes berbères multicolores, de coutumes préservées, du taux d'analphabétisme qui frôle les 60 %, de la monarchie, de tout ce qu'on voudra. Vraiment, quelle splendeur!

Ce n'est pas d'hier que le pays fascine les cinéastes. En 1934, Hitchcock débarqua à Marrakech avec armes et bagages (plus de 25 camions de matériel pour le tournage de L'homme qui en savait trop). David Lean a suivi plus tard avec la gigantesque équipe de Laurence d'Arabie. D'ailleurs, dès 1897, les frères Lumière avaient expédié un de leur caméraman filmer des scènes de rue au Maroc. Dix ans plus tard, un autre membre de l'écurie vint immortaliser le bombardement de Casablanca par des croiseurs français. Orson Welles (Othello), Julien Duvivier (Les cinq hommes maudits), Terence Young (Zarak) sont venus tourner ici. Sans compter les autres. Attirés comme des mouches à miel.

On a beau dire... le paysage marocain change tout de même petit à petit. À cause du septième art, justement. «Agadir, Ouarzazate, Marrakech et les régions du Sud se développent et se développeront encore davantage en grand studio de cinéma», explique Nour-Eddine Saïl, directeur général du Centre cinématographique marocain (CCM). Et quand on lui demande si le Maroc ne risque pas de jeter son âme et sa culture aux pieds de l'ogre gobeur d'images, il répond qu'il faut d'abord nourrir les Marocains. Dont acte!

Les Studios Atlas, construits en 1985 à Ouarzazate par la famille Belghmi sont déjà jugés insuffisants. Ceux de la société CLA dirigée par Dino de Laurentiis et ses associés y ouvriront leurs portes en février en espérant moissonner gros.

En 1999, le Maroc a engrangé grâce aux tournages des recettes de près de 100 millions $US. Le premier semestre de l'année 2002, avec six longs métrages étrangers, a créé un investissement de 10 millions, employé 4800 figurants et 720 techniciens marocains.

Pour l'heure, il est question d'un jumelage entre Hollywood et Ouarzazate. Branco Lustig, l'Américain qui vient d'y produire Kingdom of Heaven, s'active en ce sens. Un tas de pays, dont le Canada, ont beau courtiser les tournages hollywoodiens, tous n'ont pas les Mille et une nuits à offrir au gros client. Le Maroc, si.

Un accord récent de libre-échange entre le Maroc et les États-Unis pourrait entraîner la chute de toutes les mesures d'exceptions culturelles. Celles de soutien au septième art national par le CCM seraient alors menacées. Terrible perspective! Des mégastructures de cinéma comme celles qui poussent à Ouarzazate semblent un cheval de Troie, en l'absence d'une cinématographie nationale forte en contrepartie. Or le Maroc ne produit lui-même qu'une dizaine de films par an.

Selon Nour-Eddine Saïl, un des problèmes du Maroc réside dans l'absence de formation des techniciens cadres. Le pays ne possède pas d'écoles de cinéma. Ceux qui partent se former en Europe comme directeurs photos, monteurs, ingénieurs du son, quittent vite leurs nouveaux métiers, avec l'ambition de devenir cinéastes. «Bien sûr, des techniciens formés sur le tas décrochent des postes mineurs dans ces productions étrangères, précise M. Saïl. De film en film, ceux-ci acquièrent une compétence, alors on peut parler d'artisanat cinématographique... évolué.»

«Nous avons besoin d'une école reconnue, renchérit le cinéaste Aberrahman M. Tazi, longtemps directeur de la programmation à la deuxième chaîne de télévision marocaine. On a d'abord pensé que ce devait être une prérogative de l'État, mais celui-ci n'est manifestement pas intéressé. Il va falloir que l'entreprise privée s'en mêle.»

Manque de main-d'oeuvre qualifiée et d'infrastructures enracinées. Ajoutez le problème des salles de cinéma qui ferment, faute d'audience. Le Maroc comptait 250 salles il y a trente ans, cent de moins aujourd'hui. Il faut dire que le piratage des films est endémique. Les antennes paraboliques se profilent sur tous les toits, captant les chaînes internationales. Les films sont copiés à qui mieux mieux par un public qui regarde tout ça chez lui, les pieds dans ses babouches.

Nour-Eddine Saïl se déclare en guerre contre pareil piratage. Il rêve à la création de nouveaux multiplexes qui ramèneront le public en salles. D'autres comme Aberrahman M. Tazi estiment que la bataille des salles est perdue de toute façon et qu'il faut miser télé. «Le pivot cinématographique qu'est Ouarzazate ne compte plus une seule salle de cinéma», précise-t-il, entre ironie et découragement.

Bref, la vocation cinématographique du Maroc, terre de tournages, se fait dans un drôle de contexte...

N'empêche. Le directeur du CCM rêve pour Ouarzazate d'une vaste structure avec des studios multiples susceptibles de combler les besoins des producteurs, toutes catégories, aussi de services de restaurants, d'hôtellerie pour loger et ravitailler tout ce beau monde, souvent en panne. Ouarzazate n'a même pas de Commission du cinéma pour faire la promotion de sa ville et ouvrir la voie aux équipes. Les lignes aériennes qui desservent la ville sont insuffisantes. Bref, Hollywood a beau reluquer les dunes sahariennes et les jolies kasbahs de l'Atlas, il aimerait bien retrouver le confort et les codes américains. Le beurre et l'argent du beurre. La culture millénaire, servie façon Las Vegas. Il obtiendra sans doute gain de cause, en plus.

On soupire. On se promène dans le dédale des souks, en humant le vieux Maroc, qui persiste à vivre par-delà tous les écrans de cinéma, appelés à faire sa perte et sa richesse. Rien n'est simple...