Cinéma - La réalisation d'un grand rêve

La cinéaste Tahani Rached souhaitait depuis longtemps réaliser un documentaire sur la Palestine; elle y est enfin parvenue. Au terme toutefois de son séjour à l'Office national du film du Canada, où son poste, ainsi que celui de dix autres cinéastes maison, a été coupé l'année dernière.

L'ONF sera désormais une maison de services. Soit. Rached, quant à elle, reste au service de ses désirs et de ses envies de voyages, qui l'ont jusqu'ici menée de Montréal (Médecins de coeur; Urgence! Deuxième souffle) au Proche-Orient (Beyrouth, à défaut d'être mort; Quatre femmes d'Égypte), d'Hochelaga-Maisonneuve (Au chic Resto pop) à Outremont (À travers chants), traînant aux basques de personnages bagarreurs et rassembleurs, à travers lesquels elle extériorise ses joies, ses duels intérieurs et ses colères. Il y a convergence de toutes ces pulsions dans Soraida, une femme de Palestine. La cinéaste nous fait pénétrer dans le quotidien d'une mère de Ramallah, femme lucide, qui combat la répression en refusant de s'avouer vaincue, et qui par son discours et son amour redonne un élan aux femmes de son entourage.

«Je n'en pouvais plus de voir les Palestiniens se faire bombarder sans rien faire», me confiait-elle lors de notre entretien cette semaine à Ex-Centris, où son film prend l'affiche vendredi prochain. N'attendez pas d'elle un regard misérabiliste, ou de son «héroïne» un accablement défaitiste. «Soraida est victime de la guerre et de l'oppression, mais elle n'a pas l'attitude d'une victime. Elle s'interroge sur ce qui lui arrive et, en tant que Palestinienne, sur ce qui arrive à son peuple. J'ai été bouleversée de voir que, depuis la place qu'elle occupe dans le monde d'aujourd'hui, elle se pose toutes ces questions.»

La cinéaste d'origine égyptienne, établie au Québec depuis 1966, a introduit incognito sa petite équipe à Ramallah (dont son fidèle directeur-photo Jacques Leduc), faisant suivre les sept ou huit valises d'équipement par la voiture diplomatique du consulat canadien. À l'origine, le film devait s'inscrire dans une série intitulée Les Femmes et la Guerre. La série n'a pas vu le jour, mais Soraida, une femme de Palestine a vu la lumière.

Les individus avant tout

On reconnaît dans ce film tendre et passionné, qui nous fait pendant quelques minutes croiser le chemin du défunt Arafat, l'approche frontale de Tahani Rached, sa façon de transformer son personnage, par intermittences, en narrateur suppléant. Ainsi, Soraida ne fait pas que s'adresser à la caméra de la cinéaste. Assise à la table de la cuisine, ou sur la terrasse, elle nourrit et entretient un dialogue avec d'autres femmes, dont Rached récolte la sève.

«Lorsque je commence à faire un film, le sujet et les personnages me prennent par la main. J'ai fait ma recherche et je sais où je m'en vais, mais à un moment donné il me faut lâcher prise afin qu'eux me prennent, m'emmènent, me bouleversent, me remettent en question. Il ne faut pas enfermer les personnages dans le film, mais au contraire les laisser libres pour voir jusqu'où ils peuvent m'emmener», déclare celle qui, justement avec ce film, voulait illustrer l'enfermement physique et psychologique des personnes vivant dans les territoires occupés.

La peur, l'intimidation, les couvre-feu, les fusillades sont au coeur de son film ponctué de pleurs, mais aussi de rires. Ce qui, vu d'ici, peut paraître surprenant. Pas pour Tahani Rached: «Dans mes films, ça rit, et pourtant, dans la vie, je ne suis pas une comique, et je n'ai pas un grand sens de l'humour. Le rire permet de respirer et de réécouter autrement.» L'humour, aurait-elle pu ajouter, est la politesse du désespoir, dont on ressent toute la profondeur à la vue et à l'écoute de cette femme formidable, charismatique, dont Rached avait entendu parler bien avant de la rencontrer.

L'idée de faire un film en Palestine la turlupinait depuis longtemps. Mais quiconque connaît son cinéma sait que chacun de ses documentaires repose sur des personnages forts et fédérateurs. Sans eux, il n'y a pas de film. «Quand on fait le voyage à travers l'expérience d'une personne, on bouge, on apprend à travers l'expérience d'un individu auquel on peut s'attacher. Ce sont les individus qui m'intéressent, avant tout.»

À 57 ans, Tahani Rached a encore plusieurs projets de films dans sa manche. Mais la liberté dont elle rêve pour les réaliser ne se trouve pas nécessairement dans celle que l'ONF vient de lui donner en la renvoyant à une vie de pigiste. «Pendant les 25 dernières années, j'ai eu le privilège d'oeuvrer dans une boîte où, pour tourner un film, on rencontrait un minimum d'obstacles. Il n'y avait pas de télévision pour imposer ses règles, j'étais relativement libre de mon contenu, de ma ligne éditoriale, de la longueur. Je ne veux pas dire que l'ONF était un paradis, mais c'était un lieu privilégié.»

Son projet immédiat: se réinstaller dans une «autre sorte de vie», qu'elle compte partager entre Montréal et son Caire natal. Déjà, la dynamique équipe des Studios Masr, situés en banlieue de la métropole égyptienne, l'ont invitée à venir travailler avec eux. Après 38 ans d'exil, elle songe sérieusement à accepter. Un projet sur les enfants de la rue la tente énormément, mais à la condition qu'elle retrouve une petite fille qu'elle avait aperçue au Caire, installée en dessous d'un lampadaire, qui vendait des chewing-gums en faisant ses devoirs et ses leçons. «J'aimerais parler à cette petite personne, l'interroger sur sa vision du monde.» À tout de suite, donc.