«L'inhumain»: dévoré de l'intérieur

Production indépendante portée par un sujet intrigant, «L’inhumain» met en vedette le chanteur Samian.
Photo: 7th Screen Production indépendante portée par un sujet intrigant, «L’inhumain» met en vedette le chanteur Samian.

« La plupart du temps, il se contente de siffler… Si vous l’entendez parler, que vous vous adressez à lui et qu’il vous répond, alors vous mourrez. » Cette mise en garde émane d’une aînée anichinabée qui, au début du film L’inhumain, transmet en voix hors champ son savoir à propos de l’une des figures légendaires les plus craintes des Premières Nations : le Wendigo. Production indépendante portée par un sujet intrigant, ce premier long métrage réalisé par Jason Brennan, un producteur expérimenté, met en vedette le chanteur Samian.

Avec un naturel convaincant, ce dernier incarne Mathieu, un neurochirurgien réputé dont la vie en apparence parfaite est sur le point de voler en éclats. Au travail autant qu’à la maison, rien ne va plus. Puis, voici que meurt son père, officiellement au terme d’une longue maladie, officieusement… après avoir été maudit ?

Remonte alors dans la mémoire de Mathieu ce traumatisme d’enfance : un soir, en s’aventurant du côté du cabanon familial, il tomba sur une créature terrifiante affairée à se repaître de la carcasse d’un chevreuil. Venu investiguer à son tour, son père fut assailli par le monstre et, s’il survécut, il ne fut par la suite jamais plus le même.

D’ailleurs, on apprend dans le film que si on aperçoit le Wendigo, mieux vaut détourner le regard et fuir. Car dès lors qu’il jette son dévolu sur une personne, il n’aura de cesse de la pourchasser tant qu’il ne l’aura pas dévorée « corps et âme ». Autrefois un homme poussé au cannibalisme pour survivre, le Wendigo fut transformé en un esprit polymorphe condamné à une faim impossible à satisfaire ; il n’est que vide abyssal.

À cet égard, le film y va d’un parallèle intéressant entre le Wendigo et Mathieu, protagoniste qu’on découvre d’emblée en perdition dans une réussite matérielle illusoire, fruit d’un autre genre de vide abyssal impossible à combler. Et si, pour le compte, Mathieu était lui aussi « marqué » par le Wendigo depuis ce face-à-face fatidique, des années auparavant ?

Entre légende et réalité

On l’évoquait, L’inhumain dispose d’une riche matière dans laquelle puiser. Comme Jason Brennan nous le confiait en entrevue : « J’ai habité à Kitigan Zibi [communauté où fut tournée la majorité du film] pendant quelques années. De 10 ans à 26 ans, j’ai passé mes étés là-bas, travaillé là-bas. L’histoire du Wendigo, on se la contait autour d’un feu pour se faire peur. Par contre, si tu en parles à des aînés, pour eux, ce n’est pas une légende, mais une réalité. »

Dans ledit entretien, le cinéaste anichinabé précise en outre avoir voulu porter à l’écran une vision autochtone du Wendigo, nourrie au surplus par son héritage familial (le prologue est narré par sa tante, qui relate les souvenirs d’une grand-tante). Tapi dans l’ombre des forêts boréales, le Wendigo a en l’occurrence inspiré maints réalisateurs et auteurs blancs, dont Algernon Blackwood pour son influent roman de 1910 Le Wendigo : « Une sorte de voix plaintive, comme le vent, quelque chose de solitaire, d’indompté, de sauvage, et d’une puissance abominable », écrivait-il pour décrire le funeste sifflement. Évidemment, chacun d’eux y est allé de ses variations, certaines excellentes.

Avec L’inhumain, à l’instar de Mathieu retournant dans sa communauté, Jason Brennan ramène la légende à ses origines. Il en résulte un hommage du cinéaste à sa culture, jumelé à un récit de rédemption régi par les codes du film d’horreur. Un film d’horreur rehaussé par une belle palette automnale désaturée, et mis en scène avec force débrouillardise malgré un budget famélique. Parlant d’horreur : la créature créée au moyen de maquillages prosthétiques et d’effets numériques est très réussie.

Le film l’est également dans l’ensemble, quoique le troisième acte, lors duquel la forme humaine du Wendigo tourmente Mathieu sous les traits d’une jeune femme, ressemble à du sous-Fatal Attraction (Liaison fatale). Heureusement, le dénouement rachète ces errements.

Dans une scène de chasse entre le petit Mathieu et son père, le second confie au premier : « La plupart des gens pensent que c’est une histoire, mais moi je pense que le Wendigo a trouvé un moyen de vivre parmi nous, en nous. » C’est, d’une certaine manière, ce qu’accomplit Jason Brennan avec son film, et loin d’être un mal, c’est là une excellente chose.

 

L’inhumain

★★★ 1/2

Drame d’horreur de Jason Brennan. Avec Samian, Sonia Vigneault, Véronique Beaudet, Jeanne Roux-Côté, Louis Gallant. Québec, 2021, 89 minutes. En salle.

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