«The Offer»: une offre qu’on peut tout à fait refuser

Les acteurs Miles Teller et Juno Temple dans une scène de «The Offer»
Photo: Nicole Wilder PARAMOUNT+ Les acteurs Miles Teller et Juno Temple dans une scène de «The Offer»

L’année 2022 marque le cinquantième anniversaire de la sortie du chef-d’œuvre The Godfather (Le parrain). Pour l’occasion, la plateforme Paramount+ et le studio Paramount, jadis renfloué par le succès phénoménal du film de Francis Ford Coppola, proposent The Offer (critique en encadré), une série historique mâtinée de fiction consacrée à cette œuvre grandiose. L’initiative n’a rien d’étonnant, en cela qu’Hollywood a toujours aimé se regarder dans le miroir.

Dans le dernier mois seulement, The Unbearable Weight of Massive Talent (Un talent en or massif), où l’acteur Nicolas Cage s’autoparodie, et X, où des apprentis pornographes sont trucidés sur la ferme où ils sont venus tourner, offraient des exemples contrastés de cette fascination du septième art pour lui-même.

Faire du banal avec de l’exceptionnel

La série The Offer, en référence à la célèbre réplique de Don Corleone « Je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser », revient sur la genèse du film The Godfather. Si le Montréalais d’origine Albert S. Ruddy (Miles Teller), alors un producteur néophyte, s’impose graduellement comme le protagoniste, on consacre presque autant de temps au dirigeant du studio Paramount, Robert Evans (Matthew Goode), ainsi qu’à toute une galerie de personnages secondaires, dont Bettye McCartt (Juno Temple), l’indispensable assistante de Ruddy, et Joe Colombo (Giovanni Ribisi), le mafieux qui s’opposa à la production du film. Il en résulte un récit « quasi » choral, mais pas vraiment. Malgré de gros moyens, la reconstitution oscille entre justesse et artificialité. On note un déséquilibre similaire au niveau du ton, ou plutôt des tons, souvent discordants.

 

Pas étonnant qu’en conséquence, l’interprétation aille de la retenue (Teller) à la caricature (Ribisi, mais aussi Justin Chambers en Brando et Anthony Ippolito en Pacino). Du lot, Temple, impartie de la partition la plus intrigante, et Goode, parfait de désinvolture apparente et de gravité sous-jacente dans le rôle du notoirement flamboyant Evans, tirent le mieux leur épingle du jeu. En revanche, le peu d’espace réservé à Francis Ford Coppola, cinéaste plus grand que nature, dépeint ici comme une espèce de nerd timide (!), déconcerte.

 

Le choix de 10 épisodes se révèle tout aussi malheureux. En effet, à force de s’éparpiller en multipliant les changements de focalisations narratives, souvent au profit de sous-intrigues sentimentales peu intéressantes, la série dilapide son sujet en or. Car il faut savoir que la production épique de The Godfather a été documentée à loisir au fil des ans, entre autres par Coppola lui-même à travers de fascinants — et francs — commentaires audio, ainsi que par Evans, dans son autobiographie The Kid Stays in the Picture.

 

D’ailleurs, les cinéphiles férus d’histoire ne peuvent s’attendre à découvrir quoi que ce soit dans The Offer(hormis des ajouts fictifs mal avisés), mais la perspective de voir toutes ces anecdotes « mises en scène » demeure très alléchante. Or, ladite mise en scène s’avère banale et répétitive. Ainsi a-t-on droit, avec une régularité assommante, à des séquences montrant les artisans du film éblouis alors qu’ils sont en train de tourner une future scène d’anthologie, puis une autre… Autrement dit, on les regarde regarder ce que, à l’évidence, la série elle-même est incapable de générer : de la magie.



De Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule, de Billy Wilder, 1950) à The Souvenir Part II (de Joanna Hogg, 2021), en passant par Singin’in the Rain (Chantons sous la pluie, de Gene Kelly et Stanley Donen, 1952), 8 1/2 (de Federico Fellini, 1963), La nuit américaine (de François Truffaut, 1973), The Day of the Locust (Le jour du fléau, de John Schlesinger, 1978), Postcards from the Edge (Bons baisers d’Hollywood, de Mike Nichols, 1990), The Player (Le meneur, de Robert Altman, 1992), Ed Wood (de Tim Burton, 1994), Wes Craven’s New Nightmare (Le cauchemar insolite de Wes Craven, 1994), Mulholland Drive (de David Lynch, 2001), Laissez-Passer (de Bertrand Tavernier, 2002), ou encore The Artist (L’artiste, de Michel Hazanavicius, 2011), pour ne nommer que ceux-là, les films campés dans le merveilleux monde du cinéma, ou dans ses moins reluisantes marges, forment un sous-genre en soi.

 

Un sous-genre, donc, dont le grand écran n’a pas le monopole, en témoignent des téléséries comme Entourage ou Barry (sans parler de toutes celles portant sur l’industrie télévisuelle). The Offer a toutefois ceci de particulier que ses fondements (mais pas l’ensemble de ses développements) sont historiques. À cet égard, le fait que la série s’arrime à l’histoire d’un vrai film l’inscrit davantage dans la lignée de Mank, de David Fincher, sur les origines du film Citizen Kane, Hitchcock, de Sacha Gervasi, sur le tournage de Psycho (Psychose), ouShadow of the Vampire (L’ombre du vampire), d’E. Elias Merhige, à la fois making-of et fiction pure à propos de celui de Nosferatu.

Sauver son âme

Qu’elle se base ou non sur des faits, il y a dans cette tendance autoréflexive davantage que de la simple vanité. Dans un essai publié dans  Variety en 2015, John Anderson y va de cette hypothèse :

« Ce qui est cohérent avec les films sur les films — un genre qui remonte aux Edison Studios —, c’est qu’ils semblent toujours parler de transformation, ce qui est logique : l’alchimie quasi miraculeuse de la lumière, des mots et des produits chimiques [ou pixels] dans l’art du divertissement rend le cinéma synonyme de changement et de réimagination. Et étant donné qu’un des sous-produits de la transformation est la rédemption, il est logique que sauver son âme soit l’autre thème des films sur le cinéma. »

On précisera ici que pour l’artiste, l’âme est généralement synonyme d’intégrité artistique. D’où la récurrence, dans ces productions, de protagonistes confrontés à d’innombrables difficultés créatrices et logistiques, ainsi qu’à l’interférence d’argentiers et autres cadres à la mentalité comptable. D’ailleurs, l’antagoniste dans The Offer est un tel personnage. Inexplicablement relégué au second plan dans la série, Coppola correspondait pour sa part en tout point à cette idée de l’artiste « assiégé », comme on l’évoquait dans un récent grand angle consacré à The Godfather :

« Coppola batailla ferme afin d’imposer sa vision artistique. Il n’était pourtant pas en position de force : malgré de bonnes critiques, ses films […] n’avaient pas fait recette, et le jeune réalisateur peinait à nourrir sa famille. »

Bref, devant tant d’adversité, chaque film est un miracle : une réalité dont est conscient quiconque a connu ou s’est intéressé au processus. Selon les sensibilités des cinéastes se prêtant à l’exercice, les variations sont sans fin : satiriques, hagiographiques, tragiques, élégiaques, réalistes…

La tentation de la complaisance

Il y a toutefois un risque à se mirer de la sorte dans la glace, l’introspection cédant parfois à l’autosatisfaction. Dans The Guardian, Steve Rose écrivait en 2021 sur le sujet :

« Mais lorsque ces histoires sont réécrites en fiction et passées dans la machine qui les a faites, elles sont enclines à une glorification mythologique et généralement autosatisfaite d’Hollywood. »

Si les films mentionnés se distinguent, c’est notamment parce qu’ils évitent cet écueil. Maints autres n’y échappent pas et, s’égarant dans une contemplation narcissique superficielle, ne laissent à terme pas plus de traces qu’un égoportrait. C’est sans doute le sort qui attend The Offer, dont la complaisance est en l’occurrence le moindre des problèmes.

Qu’à cela ne tienne, après la télévision, le cinéma reprendra ses droits sur cette histoire avec le film Francis and The Godfather, dans lequel Oscar Isaac incarnera Francis Ford Coppola. Souhaitons que pour ce second regard en arrière, le rétroviseur ne se transforme pas, à nouveau, en miroir aux alouettes.

The Offer (V.O.)

★★

Chronique créée par Michael Tolkin. Avec Miles Teller, Matthew Goode, Juno Temple, Giovanni Ribisi, Burn Gorman, Colin Hanks. États-Unis, 2022, 10 épisodes. Sur Paramount+.



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