«Eiffel»: vertigineuse erreur de calcul

Emma Mackey et Romain Duris dans le long métrage «Eiffel»
Photo: Les Films Séville Emma Mackey et Romain Duris dans le long métrage «Eiffel»

À l’extrémité du Champ-de-Mars, dans le 7e arrondissement, elle se dresse, digne, contemplant du haut de ses plus de 300 mètres les touristes massés à ses imposants pieds : la « Dame de fer ». Érigée entre 1887 et 1889, la tour Eiffel porte le nom de son brillant créateur, Gustave Eiffel, célébré aussi pour l’ingéniosité de sa structure interne de la statue de la Liberté. On s’en doute, la conception et la construction — révolutionnaire à maints égards — d’un monument comme la tour Eiffel recèle ample matière à cinéma.

Or, à l’ingénierie, si géniale soit-elle, le film Eiffel a préféré la romance, quitte à inventer celle-ci et à la sucrer jusqu’à l’hyperglycémie. Le « librement inspiré de… » au début du film renvoie, en partie, à une histoire d’amour réelle, mais sans lendemain, entre Gustave Eiffel et Adrienne Bourgès, vers 1860. Devenus maudits pour les besoins de la fiction, les anciens amants se recroisent en 1886, au moment où Gustave hésite à soumettre un projet en vue de l’Exposition universelle dont Paris sera l’hôte en 1889.

La rencontre survient lorsque Gustave s’allie à l’influent journaliste Antoine de Restac (dans la vraie vie un ami et un allié de l’ingénieur) afin d’accroître ses contacts au sein du gouvernement. Mais voilà, Adrienne est à présent mariée à Antoine (une autre invention). Et voici que se met en place un triangle amoureux qui, avec ce géant de métal en toile de fond, n’est pas sans rappeler celui au cœur de Titanic (1997).

Ici, « l’hypothèse cinématographique » veut qu’Adrienne ait inspiré la tour à Gustave. C’est de bonne guerre, car on le sait, même lorsqu’ils souscrivent au drame biographique ou à la chronique historique, les films ont tendance à abuser de leur licence poétique : c’est admis et cela a souvent donné des chefs-d’œuvre. « Pourquoi laisser la vérité compromettre une bonne histoire ? » comme dirait l’autre.

L’ennui avec celle que propose Eiffel, c’est que ce qui se révèle captivant (tout ce qui a trait à la tour) est relégué à l’arrière-plan, tandis que ce qui s’avère ronflant (le roman-savon) est promu à l’avant-plan. Ça donne ce que ça donne.

Englués dans la guimauve

 

Entre les séquences répétitives où Gustave esquisse furieusement ses plans puis celles, trop rares, où la tour commence à s’élever (angoissante virée sous terre), de longs retours en arrière détaillent une passion tragiquement contrariée avec Adrienne, toute jeune fille issue d’une riche famille bordelaise. Pour les besoins de la cause, le « personnage » de Gustave a été rajeuni. Âgé de 54 ans en 1886, il en paraît beaucoup moins sous les traits éternellement gamins de Romain Duris (L’auberge espagnole), dont le visage a par surcroît reçu une cure de jouvence numérique dans les flash-back.

À l’inverse, Emma Mackey (une des révélations de l’excellente série Sex Education) paraît avoir toujours le même âge, malgré le passage du temps, avec cheveux défaits au passé et relevés en chignon au présent en guise de vieillissement. Les deux vedettes partagent certes une indéniable chimie, mais le scénario les englue dans la guimauve. À ce propos, la musique du pourtant doué Alexandre Desplat n’aide pas : dégoulinante dans le volet amoureux, pompière sur le front professionnel.

Côté facture, on est dans l’illustratif. Avec son directeur photo Matias Boucard, le réalisateur Martin Bourboulon (la comédie Papa ou Maman et sa suite) semble en effet avoir épluché le catalogue des impressionnistes pour refaire, avec plus d’application que d’âme, du Manet, du Renoir et du Degas, avec une touche d’Adler pour les passages ouvriers. Corollaire de cette facture ampoulée, la mise en scène ploie sous sa propre studiosité. À terme, le film donne un autre sens, pas davantage flatteur, à l’expression « qui trop embrasse mal étreint ».

Eiffel

★★

Drame historique de Martin Bourboulon. Avec Romain Duris, Emma Mackey, Pierre Deladonchamps, Armande Boulanger. France–Allemagne, 2021, 115 minutes. En salle.

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