«Charlotte»: Marion Cotillard prête sa voix à Charlotte Salomon

Une scène de «Charlotte», avec la voix de Marion Cotillard
Photo: Sphère Films Une scène de «Charlotte», avec la voix de Marion Cotillard

Le long métrage d’animation Charlotte démarre dans l’urgence, avec la protagoniste artiste qui confie ses centaines de gouaches à un ami. « Comment as-tu pu en peindre un aussi grand nombre ? » lui demande-t-il. « Il n’y a plus beaucoup de temps », se borne-t-elle à répondre. Elle ne croit pas si bien dire. Ou alors, peut-être que si, justement. Car cette peintre, c’est Charlotte Salomon, à qui l’on doit l’œuvre fleuve Vie ? ou théâtre ?. Et bientôt, les nazis se saisiront de la jeune femme juive allemande exilée dans le sud de la France. Dans le film d’Éric Warin et Tahir Rana, qu’elle a coproduit avec notamment Keira Knightley et Xavier Dolan, Marion Cotillard prête sa voix à l’héroïne. On lui a parlé.

« On m’a proposé ce projet il y a deux ou trois ans, et j’avoue que je ne connaissais pas du tout Charlotte Salomon », confie la vedette oscarisée de La vie en rose (La Môme, d’Olivier Dahan, 2007), de Juste la fin du monde(de Xavier Dolan, 2016) et d’Annette (de Leos Carax, 2021).

« Du coup, je me suis plongée dans sa peinture, et j’ai trouvé ça magnifique. Quant à son histoire, je l’ai trouvée complètement folle, incroyable ; cette si jeune femme qui aura vécu tant de choses sur une si courte période et qui aura libéré un art si poignant, si beau. C’est pour ça que j’ai eu envie de participer au film. »

Une histoire « folle, incroyable » : ce sont en l’occurrence les qualificatifs qui conviennent. Née à Berlin en 1917, Charlotte Salomon, enfant unique d’un couple aisé, s’intéressa très tôt au dessin et à la peinture. En pleine montée du régime nazi, et alors que sa confession juive l’excluait désormais d’à peu près toutes les sphères sociales, elle parvint, en 1936, à être admise à la prestigieuse Académie des arts de Berlin. En théorie, l’établissement n’admettait plus d’élève juif. Mais son talent singulier était déjà si manifeste qu’une exception fut faite. C’est dire.

En 1939, alors qu’éclatait la Seconde Guerre mondiale, Charlotte Salomon partit rejoindre ses grands-parents maternels qui s’étaient réfugiés sur la Côte d’Azur. Elle adorait sa grand-mère, mais sa relation avec son grand-père était au contraire chargée d’une inimitié mutuelle — un aspect sur lequel le film s’attarde dûment. À cela s’ajoutèrent deux grandes passions amoureuses, la seconde avec son futur mari, Alexander Nagler. Sans oublier l’amitié et le concours indéfectible d’une bienfaitrice américaine d’origine allemande : Ottilie Moore.

Entre 1940 et 1942, Charlotte Salomon peignit quelque 1000 gouaches à connotation autobiographique. Plus de 700 d’entre elles forment sa grandeœuvre Vie ? ou théâtre ? (Leben ?oder Theater ?). Là encore, Marion Cotillard a les mots justes pour en parler : c’est « poignant et beau ». Pour le compte, l’émotion de l’actrice ressemble à celle ressentie par quiconque s’immerge dans ladite œuvre pour la première fois. À titre d’exemple, dans son roman Charlotte (Gallimard, 2014), consacré à l’artiste et lauréat du Goncourt des lycéens, l’auteur David Foenkinos écrivait :

« Mes errances m’avaient conduit au bon endroit. Je le sus dès l’instant où je découvris Vie ? ou théâtre ?. Tout ce que j’aimais. Tout ce qui me troublait depuis des années. Warburg et la peinture. Les écrivains allemands. La musique et la fantaisie. Le désespoir et la folie. Tout était là. Dans un éclat de couleurs vives. ».

Un investissement différent

 

Lorsqu’on demande à Marion Cotillard si l’approche du jeu, de l’interprétation, pour le doublage d’une animation est très différente de celle pour un film en prise de vues réelles, la comédienne prend le temps de la réflexion.

« Ça se passe sur une période beaucoup plus courte, et il y a un investissement qui est moins physique, mais le travail de recherche demeure identique. Et puis, dans ce cas-ci, le dessin animé était déjà fait, donc lorsque j’enregistrais, il y avait toute cette atmosphère pour m’inspirer. »

À terme, Marion Cotillard se dit heureuse du film qui, au demeurant, fait œuvre utile. Avec la Deuxième Guerre mondiale en toile de fond, difficile, par ailleurs, de ne pas songer à une éventuelle troisième guerre. À cet égard, le film rappelle à quel point l’art peut devenir un témoin indispensable de l’Histoire. Car en se racontant en peinture, Charlotte Salomon se trouva également à raconter son époque.

De conclure Marion Cotillard : « Son art est puissant ; il fait vibrer, il émeut. Plus globalement, je pense que c’est important de mettre en lumière le travail des femmes artistes qui ont été laissées de côté par l’Histoire pour on ne sait quelle raison. Comme je vous le disais, je ne connaissais pas Charlotte Salomon, et autour de moi, mes amis ne la connaissaient pas davantage. Pourtant, je m’intéresse à l’art, je vais dans des galeries et je fréquente les musées. Cette évocation de sa vie, c’est aussi l’occasion d’offrir un modèle supplémentaire aux artistes féminines d’aujourd’hui. »

Une existence aussi brève qu’intense

​Réalisé par Éric Warin et Tahir Rana, le long métrage d’animation Charlotte, qui revient sur l’aussi brève qu’intense existence de l’artiste Charlotte Salomon, s’attarde autant à la vie familiale et amoureuse du sujet qu’à sa vie professionnelle. On fait ainsi la connaissance d’une enfant, d’une adolescente, et enfin d’une jeune femme, aussi douée qu’indépendante d’esprit. Le film se penche, à raison, sur la technique volontiers intuitive de la peintre, qui déclare à un moment que « les règles, on les invente au fur et à mesure, non ? ». Ce n’est qu’au troisième acte, après maintes tribulations, sur fond de montée du nazisme et d’antisémitisme endémique, qu’on assiste à la création de Vie ? ou théâtre ?, où, en plus de 700 peintures, l’artiste documente sa vie et celle de ses proches (d’aucuns y voient le tout premier roman graphique). Que l’on connaisse ou non les grands pans de ce destin rendu hors du commun par la volonté, la discipline et bien sûr le talent immense de la principale intéressée, le récit s’avère prenant. En revanche, la facture épurée de l’animation apparaît en porte-à-faux avec le sujet, qui plus est au vu des passages épousant le style de la peintre, ceux-là extrêmement stimulants sur le plan visuel. Entourée de partenaires tels Romain Duris et Anne Dorval, Marion Cotillard livre une performance vocale tout en nuances de sensibilité et de détermination.

Charlotte

★★★ 1/2
Animation d’Éric Warin et Tahir Rana. France–Belgique–Canada, 2021, 92 minutes. En salle.



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