«The Northman»: de sueur et de sang

Alexander Skarsgard tient le rôle d’Amleth dans la saga «The Northman».
Photo: Aidan Monaghan Alexander Skarsgard tient le rôle d’Amleth dans la saga «The Northman».

Dans The Northman (L’homme du nord), de Robert Eggers, il y a, comme on dit, de tout pour tout le monde : fratricide, matricide, inceste, magie, orgie, sang, sueur, un héros musclé et une belle alliée, une apparition de Bjork, un combat entre deux messieurs nus… Côté histoire, on reconnaît vite celle de ce prince viking prénommé Amleth, puisqu’elle aurait inspiré à Shakespeare sa plus célèbre pièce, Hamlet.

Entre un père assassiné (Ethan Hawke), un oncle usurpateur (Claes Bang) et une mère fourbe (Nicole Kidman), voici Amleth (Alexander Skarsgard) en quête de vengeance dans un film aussi viscéral que littéral.

 

Si le premier qualificatif n’étonne pas et plaît au demeurant, le second, lui, déçoit. En effet, Robert Eggers nous a habitués à davantage de singularité. Ici, l’approche ne tolère aucun doute ni aucune subtilité, et tient le public par la main du début à la fin.

Dans une entrevue franche au New Yorker, le cinéaste confiait à cet égard que la mouture initiale dérouta les spectateurs lors des projections-tests par lesquelles jurent les studios (ici Focus Features et Universal). Eggers proposa donc une seconde version, encore « étrange », mais plus digeste. À Hollywood, c’est banal, mais justement, Robert Eggers n’est pas un cinéaste banal.

Malheureusement, c’est le prix à payer pour travailler avec un gros budget, soit environ 90 millions de dollars américains, une première pour Eggers.

D’où, peut-être, cette impression intermittente d’une dichotomie entre le classicisme de la construction et les velléités insolites de l’œuvre, dont un florilège d’envolées oniriques et d’hallucinations (en imagerie par ordinateur pas super). On est en tout cas aux antipodes de la plus épurée mais aussi de la plus intrigante saga viking Valhalla Rising (Le guerrier silencieux, de Nicolas Winding Refn, 2009).

Protagoniste unidimensionnel

 

Autre problème, et il est de taille : tel qu’incarné par Alexander Skarsgard, la tête de l’emploi et le corps gonflé pour l’occasion, Amleth demeure complètement unidimensionnel. Certes, le protagoniste n’est à dessein « que soif de vengeance », mais son interprète pourtant talentueux n’arrive pas, ou très peu, à suggérer une profondeur sous la surface musclée.

Et si l’odyssée sanglante d’Amleth est ponctuée de moments forts, comme la rencontre avec Bjork, qui ne fait hélas que passer, d’autres font en revanche involontairement sourire. On pense à ce rituel culminant par un rot et un pet solennels (tout est très, très solennel dans le film). Ou encore lorsque Gudrun éclate d’un rire pseudodiabolique après avoir longuement embrassé son fils prodigue : d’habitude excellente, Nicole Kidman ne convainc ici tout simplement pas. À la décharge de la star, la scène en question est un brin ridicule.

Sans oublier ce duel où Amleth et tonton Fjölnir s’affrontent dans leur plus simple appareil : une séquence si savamment conçue pour ne pas trop en montrer qu’on ne voit finalement plus que cela, cette pudibonderie passant pour de l’audace. Le tout, sur fond d’éruption volcanique : symbole, symbole. Les modèles, à savoir la séquence de l’attaque dans un bain public dans Eastern Promises (Les promesses de l’ombre, de David Cronenberg, 2007), et auparavant celle de la joute de lutte au coin du feu dans Women in Love (Amour, de Ken Russell, 1969), sont en tous points supérieurs.

Œuvre de transition

 

De façon générale toutefois, irritants narratifs mis à part, la réalisation d’Eggers impressionne. On retrouve avec plaisir son sens maniaque de la composition, ainsi que ses obsessions, comme celle du surnaturel, ici moins ambigu que dans The VVitch (La sorcière, 2016), qui avait révélé Anya Taylor-Joy, reléguée cette fois à une partition parente, mais sous-écrite. L’homoérotisme exacerbé de The Lighthouse (Le phare, 2019) est là également, des mâles qui dansent et frappent leurs poitrines suintantes jusqu’à la transe, aux totems phalliques qui se dressent un peu partout.

Exquis tant sur le plan du fond que sur celui de la forme, le premier film d’Eggers reste son meilleur. Visuellement splendide, le second a une majorité de fervents, mais son scénario n’assumait qu’à moitié ses thèmes. Quoi qu’il en soit, les deux productions avaient en commun de se dérouler dans des univers en vase clos dont la toile de fond restreinte contribuait à une atmosphère anxiogène.

À l’inverse, cette production-ci, beaucoup plus onéreuse, élargit à loisir le canevas, mais jusqu’au dispersement. En cela, The Northman tient de l’œuvre de transition, et il sera intéressant de voir si Robert Eggers redeviendra le miniaturiste surdoué que l’on connaît, ou si cette incursion hollywoodienne lui aura pour de bon donné le goût de la fresque.

 

L’homme du nord (V.F. de The Northman)

★★★

Drame épique de Robert Eggers. Avec Alexander Skarsgard, Nicole Kidman, Anya Taylor-Joy, Claes Bang, Ethan Hawke, Willem Dafoe, ​Bjork. États-Unis, 2022, 137 minutes. En salle.

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