«We're All Going to the World's Fair»: l'horreur, autrement

Une grande partie du film se déroule de nuit dans la chambre lambrissée de Casey vue à travers la caméra de l’ordinateur.
Photo: Sundance institute Une grande partie du film se déroule de nuit dans la chambre lambrissée de Casey vue à travers la caméra de l’ordinateur.

Pas de sursauts, pas de sang, pas de monstre dans le sens littéral du terme. We’re All Going to the World’s Fair de Jane Schoenbrun est pourtant décrit comme un drame d’épouvante. Ce qu’il est, mais plus à la façon d’Alice au pays des merveilles qu’à la manière, par exemple, des productions Blumhouse — pensons à la série de films Paranormal Activity ou encore à Unfriended, auxquels il est toutefois fait référence directement ou dans la forme.

« Alice », qui s’appelle ici Casey (Anna Cobb, sidérante en présence et en nuances, dans cette première apparition devant une caméra où elle est magnifiquement dirigée), est, de son propre aveu, une grande consommatrice de films d’horreur. Elle a maintenant « envie d’en vivre un ». Elle a donc suivi un métaphorique lapin blanc pour s’enfoncer dans le terrier de l’Internet afin de se joindre à la communauté creepypasta derrière le World’s Fair Challenge (WFC).

Solitaire, mal dans sa peau et dans sa vie, Casey est prête à accueillir la promesse du groupe, c’est-à-dire les changements qui se produiront à l’intérieur de son corps au fil des défis qu’elle relèvera, filmera, partagera. Comme ce garçon persuadé qu’une partie de Tetris se joue à l’intérieur de lui, ou cette fille qui se « plastifie », ou encore cet homme avalé par son ordinateur, etc. Présentés, tour à tour, dans des vidéos qui se téléchargent comme autant d’offrandes aux membres de la communauté nocturne.

Une grande partie de World’s Fair se déroule d’ailleurs de nuit, sous éclairage minimal ou lumière noire, dans la chambre lambrissée de Casey vue à travers la caméra de l’ordinateur. De toute manière, il y a bien peu d’intérêt à la banlieue triste, vide, froide où vit l’adolescente. Même la neige y est grise, constate-t-on en y suivant, caméra à l’épaule, la jeune femme enrobée par la musique lancinante et hypnotique d’Alex G.

Toujours seule, Casey, quand elle parle, c’est à sa caméra. Et à « sa » communauté, silencieuse, au sein de laquelle se trouve cet homme (Michael L. Rogers) qui prend le nom de JLB et dont l’avatar est une goule au sourire grimaçant. On pense prédateur. Les réponses à son sujet viendront. Ou pas. Ou divergeront de l’évidence. Les dés ne sont ni jetés ni pipés dans cette œuvre qui délaisse le schéma classique du film d’horreur.

Mais horreur il y a bien. L’horreur quotidienne et poignante vécue par une personne que l’on sent enfermée en elle-même, dans cette prison qu’est sa vie (la seule interaction vocale de Casey à laquelle on assistera est avec un homme, son père possiblement, qui lui demande de baisser le volume), mais aussi son corps. Ce corps qu’elle veut changer. Qu’elle croit en voie de changement, assure-t-elle à ceux qui, comme elle, font ou ont fait le WFC.

On ne peut alors que faire le parallèle entre le personnage dont on ressent sourdement et douloureusement le mal-être et la dysphorie, et celle qui l’a créée : la cinéaste trans et non binaire Jane Schoenbrun, qui a écrit, réalisé et monté ce long métrage à microbudget présenté l’an dernier au Festival de Sundance ; et qui affiche clairement son appartenance cinématographie à « l’équipe Art » (Team Art) parce que « l’Art compte » (Art matters), pouvait-on lire sous sa plume dans un texte publié dans MovieMaker.

Son film parle subtilement et avec sincérité de ce que vivent bien des jeunes, s’adresse au cœur et à ce qui palpite en nous sans chercher les décharges d’adrénaline. Pour tout cela, il va diviser. Certains vont adhérer à la proposition et aimer. Beaucoup. D’autres vont y demeurer indifférents. C’est dommage, mais ça ne leur enlève rien.

We’re All Going to the World’s Fair

★★★ 1/2

Drame de Jane Schoenbrun. Avec Anna Cobb et Michael L. Rogers. États-Unis, 2021, 86 minutes. En exclusivité au cinéma du Parc. V.O.A. seulement.

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