«Noémie dit oui», premier long métrage cru et dérangeant de Geneviève Albert

C’est sur les clients, plutôt que sur le corps des femmes, que Geneviève Albert (avec le chandail jaune) a voulu braquer sa caméra. On la voit ici avec Kelly Depeault, l'actrice principale du film.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est sur les clients, plutôt que sur le corps des femmes, que Geneviève Albert (avec le chandail jaune) a voulu braquer sa caméra. On la voit ici avec Kelly Depeault, l'actrice principale du film.

Dans une scène du film Noémie dit oui, de Geneviève Albert, un groupe de jeunes proxénètes se jettent sur une poupée gonflable et usent d’elle sans réserve, avant de la faire exploser avec un revolver. La brutalité de cette scène introduit le spectateur dans la violence que subira la jeune Noémie, jouée ici par l’étincelante Kelly Depeault, durant le marathon de prostitution auquel donne lieu, chaque année, la tenue du Grand Prix de Montréal.

Noémie dit oui, le premier long métrage de Geneviève Albert, qui ouvre les Rendez-vous Québec Cinéma, est un film de fiction. Pourtant, le parcours de la jeune Noémie, 15 ans, de l’abandon familial au centre jeunesse, de la fugue dans les bras d’un proxénète jusqu’à la prostitution, est presque banal tant il est courant.

La prostitution, ce drame qui se joue derrière des portes closes, obsède Geneviève Albert depuis des décennies. Pour son premier long métrage, elle a voulu lui donner un visage, mais dévoiler aussi ce qui l’entoure, la détresse, l’errance, et aussi, les clients. « La prostitution, dit-elle en entrevue, c’est un lit, des draps que l’on replace, des condoms que l’on jette. »

Douze à quinze clients par jour, c’est la charge courante de travail d’une prostituée durant le Grand Prix, voire pendant n’importe quel jour de l’année, rappelle Geneviève Albert, à qui l’on doit déjà quelques courts métrages, dont La traversée du salon et Érotisse.

Photo: Rendez-vous Québec Cinéma

Dans son film, c’est cette répétition, volontairement appuyée, qui donne la mesure de l’agression subie quotidiennement par les prostituées.

Dévoiler les clients

 

Et c’est sur les clients, plutôt que sur le corps des femmes, que Geneviève Albert a voulu braquer sa caméra, ces hommes invisibles dont on préfère détourner le regard. En entrevue, la cinéaste révèle d’ailleurs qu’elle a effacé de la distribution un comédien qui devait jouer un client, après avoir appris qu’il avait été le client d’une jeune femme prostituée qui collaborait avec elle.

« Et il faisait semblant de ne pas savoir comment faire ! » s’indigne-t-elle.

Ces clients, ils sont pour la plupart « ordinaires », fidèles à la description qu’en ont faite les femmes impliquées dans la prostitution que la cinéaste a rencontrées pour faire son film. Les uns après les autres, ils forcent le passage dans le corps de Noémie, qui a accepté de se prêter au commerce sous les pressions de son amoureux, rapidement transformé en proxénète. Elle a dit oui alors que son corps disait non. Car le titre du film aborde de front la délicate question du consentement.

« J’ai payé », dit d’ailleurs un client, qui s’est inopinément présenté au rendez-vous sexuel accompagné d’un ami, lorsque Noémie lui demande de sortir. « J’ai payé, donc tu fais ce que je veux », c’est la tractation de cette entente, vieille comme le monde, paraît-il, que Geneviève Albert n’a jamais ni acceptée ni comprise.

« Je suis abolitionniste », confirme-t-elle, se distanciant du même souffle de celles et ceux qui affirment que la prostitution est un travail comme un autre. Elle ne manque pas de rappeler d’ailleurs, à la fin de son film, que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution au Québec est de 14 ou 15 ans, selon les données du Conseil du statut de la femme.

Même la jeune Kelly Depeault, qui a tourné toutes les scènes de sexualité nue, 14 heures par jour, pendant cinq jours, a dû se dissocier à l’occasion de son corps pour supporter le stress de la situation. Elle a même demandé à l’équipe de tournage de porter des oreilles de lapin en permanence pour se divertir de l’idée de la prostitution durant les pauses.

« Et moi, je fais semblant, dit la jeune actrice, qui aura 20 ans bientôt, et qui brillait déjà de tous ses feux l’an dernier dans La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Cela n’a rien à voir avec la souffrance de celles qui le font pour vrai. »

Toutes ces filles mineures

 

Au moment de tourner, Kelly Depeault pensait constamment à toutes ces filles, mineures, sur le corps desquelles se jouait la prostitution dans l’ombre, alors qu’elle s’appliquait à leur ressembler. Ces dernières se vendent, le plus souvent sans famille et sans amis, et bien sûr sans équipe de tournage pour les soutenir. « Les femmes que j’ai rencontrées m’ont toutes dit que c’était un milieu où on ne se faisait pas d’amis », et où les hommes s’échangent régulièrement leur propre amoureuse, dit Geneviève Albert. Dans le film, c’est Léa, la seule amie de Noémie, qui la livre aux instincts du groupe.

Geneviève Albert a voulu faire de son film une expérience sensorielle. « Après une scène avec un client, on comprend ce qui se passe dans la prostitution, après 15 scènes, on le ressent », résume-t-elle.

Le but est atteint et la mission, accomplie. Après 15 clients qui défilent et qu’on supporte sans désir, on ne rêve que de fuir, comme Noémie, en hurlant la tête au vent, vers un ailleurs incertain.

Noémie dit oui sera présenté mercredi au Monument-National à 19 h, en ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma. Le film prendra l’affiche le 29 avril.

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