S'avancer encore plus loin dans l'intimité

En 2002, son premier film, Trois princesses pour Roland, nous chavirait le coeur en nous introduisant dans l'intimité de trois femmes, sa tante, ainsi que la fille et la petite-fille de celle-ci, radiographiant leurs bleus à l'âme. Le Petit Jésus, qui prend l'affiche d'Ex-Centris ce week-end, est aussi fort, mais frappe plus en douceur. Elle y dresse le portrait de sa propre famille, à la lumière des rapports que chacun entretenait avec Sébastien, le benjamin, né lourdement handicapé et décédé en 2001.

Plus près de l'épicentre, Beauparlant, paradoxalement, apparaît plus effacée dans ce film que dans le précédent. Sa mère, son père, son frère et sa soeur, tous, l'un après l'autre, lui offrent leur témoignage. Le sien, elle le diffuse dans le film, à travers ses choix, ainsi que par sa voix, qu'elle pose sur les images. «Je ne voulais pas apparaître à l'écran, me disait-elle cette semaine dans un café du boulevard Saint-Laurent. Je pense que j'aurais manqué de recul si je l'avais fait. Je ne sais pas si j'aurais pu tenir le fil si je m'étais investie physiquement dans le film [...] Par ailleurs, je voulais leur donner [à sa famille] tout l'espace possible, d'autant que je savais dès le départ que ma position de cinéaste était privilégiée, que j'allais superposer une voix hors champ, que j'allais dicter le montage. Je ne voulais pas prendre trop de place.»

Fantasmes et surprises

Ajoutez à ce voeu de discrétion qu'à 38 ans, André-Line Beauparlant a passé l'âge des règlements de comptes. La religion catholique, qui joue un rôle prépondérant dans son histoire, l'a longtemps indisposée. Et pour cause: ses parents se sont tournés vers le Bon Dieu au lendemain de la naissance de son petit frère et ont projeté sur celui-ci des fantasmes de divin-enfant. Ce n'est donc pas un hasard si le film commence par une image de ses parents jouant la scène de la Nativité pendant la messe de minuit, le petit Sébastien posé sur les genoux de Marie. Pour boucler la boucle, établir une cohérence dramaturgique, André-Line a demandé à ses parents, 24 ans plus tard, de rejouer la même scène, le 24 décembre dernier, devant sa caméra, pour la scène finale du film.

«Si j'avais voulu, j'aurais pu être beaucoup plus critique par rapport à la question religieuse. Or j'avais plutôt envie d'écouter ce qu'ils avaient à me dire sur le sujet», dit celle qui reconnaît aujourd'hui que la religion a été une bouée de sauvetage pour ses parents. À cet égard, la scène où sa mère raconte son dialogue avec saint Joseph, à l'oratoire, constitue un des moments les plus touchants du film. Et un des plus surprenants pour la cinéaste, qui n'avait pas pressenti une telle intensité. Des surprises, elle en a eu d'autres. «Ils m'ont tous dit des choses auxquelles je ne m'attendais pas. Je pense entre autres à la confession de mon frère, qui avait songé à tuer Sébastien. Je ne pensais pas que ça allait si loin. Instinctivement, je pense que je le savais, ou que je m'en doutais. Or, quand ils ont mis des mots dessus, ça ne ressemblait pas toujours à ce à quoi je m'attendais.»

Le cinéma documentaire est par nature impudique. Lorsqu'une cinéaste tourne la caméra vers sa propre sphère privée, on suppose un désir de confrontation, ou de confession. Aucun de ces deux sentiments n'intervient dans Le Petit Jésus, que la cinéaste, à l'origine, espérait tourner avec son petit frère. Son décès en 2001 lui a fait interrompre le projet, puis le recommencer dans une nouvelle perspective. Mais pourquoi, après le très intime Trois princesses pour Roland, s'avancer plus loin encore dans l'intimité de ses proches? «J'ai fait ces films parce que ce sont des choses, des gens, des histoires que je connais. Je ne pense pas que je me cherche inconsciemment. Ma démarche n'est pas thérapeutique. De toute façon, je ne voulais pas ramener ça à moi. C'est peut-être mon histoire, mais c'est aussi l'histoire de plein d'autre monde. Je ne suis pas celle qui avait les choses les plus intéressantes à dire.»

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Le Petit Jésus

Au Cinéma Parallèle (Ex-Centris). Jusqu'au 16 décembre

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