«¡Viva Maestro!», un regard sur le «soft power» et les compromissions artistiques

Pour ceux qui  en décoderont les subtilités,  le documentaire dévoile à quel point le  Vénézuélien Dudamel a été en quelque sorte le Valery  Gergiev du  régime Chávez-Maduro.
Greenwich Entertainment Pour ceux qui en décoderont les subtilités, le documentaire dévoile à quel point le  Vénézuélien Dudamel a été en quelque sorte le Valery Gergiev du régime Chávez-Maduro.

¡ Viva Maestro !, film documentaire sur le chef Gustavo Dudamel réalisé par Ted Braun, qui prend l’affiche vendredi en exclusivité au Cineplex Forum à Montréal, élargit le propos et permet de décoder les enjeux de la diplomatie culturelle et d’appréhender le rôle et la position des artistes dans cette douce quête de pouvoir et d’influence.

La conquête et la domination sans les armes. C’est ainsi que se conceptualise le soft power. Valery Gergiev, vu comme un maillon culturel de la politique étrangère de la Russie, est mis au ban du monde musical. Gustavo Dudamel l’a échappé belle. Pour ceux qui en décoderont les subtilités, ¡ Viva Maestro ! dévoile à quel point le Vénézuélien Dudamel a été en quelque sorte le Valery Gergiev du régime Chávez-Maduro. Il a su retourner sa veste in extremis, mais au bon moment. Le film de Ted Braun, d’une durée d’un peu plus de 95 minutes, se situe avant et après cette rupture et peut être scindé en deux parties : compromission et dissidence.

Compromission

 

Les trois premiers quarts d’heure, qui suivent Dudamel en 2017 — notamment à Caracas lors de la préparation d’une tournée prestigieuse de l’Orchestre symphonique Simon Bolivar, phalange emblématique du Venezuela —, permettent de comprendre comment l’outil de pédiatrie sociale par l’éducation musicale que fut El Sistema à sa création, par José Antonio Abreu en 1975, a été élargi par ce régime en un redoutable outil de soft power politico-idéologique.

L’année 2017, c’est trois ans après les répressions des manifestations de février 2014, qui ont valu à Gustavo Dudamel les premières interrogations publiques sur son rôle comme ambassadeur du régime, notamment de la part de sa compatriote la pianiste Gabriela Montero. Ted Braun n’affronte pas Dudamel comme le fait Montero : il le filme et le laisse parler.

« Je suis un musicien critiqué pour des choses que je ne fais pas : de la politique », dit Dudamel début 2017. C’est le discours convenu qu’il sert depuis 2014. La séquence clé se situe à 41 minutes du film. Le premier violon solo vient de raconter à quel point il a risqué sa vie pour procurer un vaccin à sa fille. Après cette expérience, il appelle Dudamel et démissionne.

Une habile iconographie montre les musiciens qui s’évaporent de l’orchestre. Séquence suivante, Dudamel parle au téléphone : « Oui, nous ferons la Chine. […] Orchestre complet. Bien sûr, des musiciens sont partis, mais nous organisons des auditions. […] Je pense que nous aurons un bon orchestre pour aller en Chine. » L’entretien est facile à décoder. Loin de prendre le parti de ses musiciens, Dudamel organise le remplacement des pions pour faire de la représentation. L’orchestre est bien l’outil de soft power d’un régime qui assassine ses citoyens dans la rue. Et Dudamel en est son chef.

Car, pendant ce temps, les manifestations prennent de l’ampleur. En avril 2017, elles font près de 30 morts.

Mais voilà qu’arrivera l’heure de la rédemption personnelle mondiale. Le 4 mai 2017, la condamnation du régime, à travers une lettre dans le New York Times. Une prise de parole politique, soudain : « J’élève ma voix contre la violence, trop, c’est trop. »

Le déclencheur ? La mort d’un musicien dans une manifestation. Le risque d’un cataclysme sur la carrière du chef peut-être aussi. Le Venezuela bannit le chef et annule les tournées. Intéressante séquence, où Dudamel ne pense pas que le pouvoir va oser persévérer dans les annulations. Mais bien sûr, il ose. Du coup, Dudamel remettra le couvert dans le Times en juillet : « Il y a une meilleure voie pour le Venezuela. » Le voilà politicien !

À l’orchestre, au pays, c’est la débandade : les meilleurs fuient, les jeunes faisant le constat que le futur n’est plus dans leur pays. C’est ce qui attend aussi la Russie aujourd’hui.

La seconde moitié du documentaire est un peu triste : on voit à quel point Dudamel est transfiguré quand il dirige des jeunes musiciens et comment il s’accroche à l’espoir, dans l’idée de Neruda, qu’on peut couper des fleurs, mais qu’on n’empêchera pas l’arrivée du printemps. Le documentaire est au fond, aussi, un pari sur la pérennité de l’idée magistrale de José Antonio Abreu lorsqu’elle n’est pas dévoyée.

Sur le musicien Dudamel, ¡ Viva Maestro ! ne nous dit pas grand-chose. Dans une hagiographie, même un peu troublée, on ne se demandera jamais pourquoi il a raté le poste au Philharmonique de Berlin ou pourquoi sa carrière a semblé faire du sur-place pendant la dernière décennie alors que d’autres, partis « derrière » lui (Andris Nelsons, Yannick Nézet-Séguin), se développaient spectaculairement.

¡Viva Maestro!

Documentaire de Ted Braun. États-Unis, 2022, 99 minutes. Au Cineplex Forum de Montréal du 15 au 21 avril.

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