«Les Olympiades»: jeux de séduction

Les acteurs Geneviève Doang (Karin) et Makita Samba (Camille) dans le long métrage de Jacques Audiard «Les Olympiades».
Photo: Shanna Besson Les acteurs Geneviève Doang (Karin) et Makita Samba (Camille) dans le long métrage de Jacques Audiard «Les Olympiades».

Jacques Audiard (Un prophète, De rouille et d’os, Dheepan) sait ce qu’il doit à des cinéastes comme Jean-Luc Godard, et plus encore à François Truffaut lorsqu’il signe un film comme Les Olympiades. Quand un de ses personnages féminins s’écroule (d’amour) dans un lieu public, Fanny Ardant nous revient en mémoire dans La femme d’à côté, s’évanouissant au milieu d’un stationnement souterrain en renouant avec celui qu’elle croyait avoir perdu à jamais.

On retrouve peu de « baisers volés » et de « domiciles conjugaux » dans cette chronique amoureuse au temps du numérique, dont le titre fait référence à un quartier populaire, tout en hauteur, de la capitale française. Comme les antihéros d’Éric Rohmer dans L’amie de mon amie déambulant dans la froideur architecturale de Cergy-Pontoise, ceux d’Audiard dissertent aussi sur leurs sentiments, jamais loin de leur téléphone, car c’est souvent leur seul outil pour aller à la rencontre de l’autre. Des idylles naissent, pour disparaître aussi vite, alors que d’autres jeux de séduction s’étirent dans le monde virtuel avant de s’incarner dans le réel. Tout comme à l’époque du téléphone à cadran qu’on ne voulait pas « raccrocher », certains amoureux transis préfèrent dormir avec la lumière bleutée de leur ordinateur pour mieux voir et sentir la présence de l’autre.

Cette drague 2.0 apparaît aussi comme une échappatoire pour ces trentenaires diplômés, aux idéaux brisés, jamais là où ils se croyaient destinés, en amour comme au travail. Émilie (Lucy Zhang, d’une beauté insolente), fraîchement sortie des sciences politiques, doit se résoudre au télémarketing ; Camille (Makita Samba en séducteur indolent), passionné par l’enseignement, se retrouve agent immobilier ; Nora (Noémie Merlant, émouvante), qui rêvait d’en finir avec l’immobilier, y revient après un bref et douloureux retour aux études en droit, victime de cyberharcèlement. Celle-ci, confondue avec une travailleuse (virtuelle) du sexe, Amber Sweet (Jehnny Beth), traverse un véritable cauchemar, qui provoquera en quelque sorte sa rencontre avec Camille, à la fois coloc et amant d’Émilie, du moins un certain temps.

Ce marivaudage désabusé, laissant peu de place à l’imagination puisque la sexualité y est décrite de manière frontale et expéditive, dresse le portrait sombre d’une époque, et surtout d’une génération dont tous les horizons semblent obstrués. Par la multitude de tours HLM qui les encerclent ? Ces champions de la précarité s’en accommodent, tout comme de leurs diverses origines ethniques ou de la couleur de leur peau, offrant le visage d’un Paris métissé, mais ne portant pas sa diversité tel un drapeau. Audiard, avec la complicité de deux scénaristes également cinéastes, Léa Mysius (Ava) et Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu), tisse un récit où les destins s’entremêlent avec une étonnante fluidité, où les ruptures sont souvent provoquées par une foule de malentendus.

Véritable Chinatown parisien, le 13e arrondissement apparaît ici dépouillé de ses atours, et surtout de ses couleurs vives, transformé par un noir et blanc somptueux signé Paul Guilhaume. Ce parti pris esthétique concentre ainsi notre regard sur les corps et les cœurs de ces êtres déboussolés trouvant dans le sexe un réconfort et dans leurs gadgets électroniques une béquille psychologique. Qu’ils déambulent au milieu de places bétonnées ou dans des appartements sans âme, ce quatuor désaccordé va lentement converger vers une certaine forme de sérénité, Audiard le cynique et le disciple du film noir étant capable aussi de s’attendrir. Il le fait ici de brillante façon, donnant une remarquable partition à ces jeunes acteurs pour la plupart inconnus, enveloppés dans les superbes ambiances sonores de Rone.

Au cœur de ce monde inspiré de l’œuvre du bédéiste américain Adrian Tomine, où tous s’éclatent alors que personne n’est avec d’autres, Les Olympiades en révèle la troublante et cruelle solitude, sans pour autant céder au pessimisme. Une fois de plus, Audiard mérite une accolade, voire une médaille. 

Les Olympiades

★★★★

Drame sentimental de Jacques Audiard. Avec Lucie Zhang, Makita Samba, Noémie Merlant, Jehnny Beth. France, 2021, 105 minutes. En salle.

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