Nicolas Cage et ces vedettes qui s’auto-parodient

Pedro Pascal interprétant Javi Gutierrez et Nicolas Cage dans son propre rôle dans «Un talent en or massif».
Photo: Katalin Vermes Lionsgate Pedro Pascal interprétant Javi Gutierrez et Nicolas Cage dans son propre rôle dans «Un talent en or massif».

Si on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose, dit l’adage. Dans la comédie d’action The Unbearable Weight of Massive Talent (Un talent en or massif), Nicolas Cage en fait la démonstration en tenant son propre rôle. Ou, enfin, une version fictive de lui-même collant peu ou prou à l’image que l’on se fait de lui. Sur fond de récit d’espionnage, l’acteur se moque de ses choix professionnels parfois déconcertants des dernières années, tout en se présentant comme un type centré sur lui-même, mais irrésistible néanmoins. Retour sur un procédé satirique auquel les vedettes ont tout intérêt à recourir.

Comme l’expliquent Aisha Harris et Chris Wade dans un essai paru en 2013 dans le magazine Slate, la pratique n’est pas neuve. « Pensez à Buster Keaton et Cecil B. Demille dans Sunset Boulevard. Mais ce n’est que dans les années 1980 qu’elle est devenue un procédé cinématographique éprouvé. Son essor coïncide en partie avec l’avènement des tabloïds grand public — Star a été fondé en 1974, Us Weekly en 1977 —, qui a contribué à effacer la distance qui existait autrefois entre les vedettes hollywoodiennes et leurs admirateurs. Nous savions peu de chose sur ces vedettes en dehors de ce que les publicistes des studios choisissaient de divulguer. Aujourd’hui, nous savons souvent tout sur leur vie amoureuse et sur leurs histoires personnelles. Dans ce nouveau monde, jouer son propre rôle est devenu un moyen pratique de manipuler son image publique. »

Dans The Unbearable Weight of Massive Talent, un titre judicieusement outrecuidant, on rencontre Nicolas Cage en pleine chasse au rôle, auditionnant de manière impromptue au bénéfice d’un réalisateur bouche bée. Sa carrière bat de l’aile. « Tu as trop tourné dans n’importe quoi », lui reproche son agent. « Je suis un acteur : je joue ! C’est mon travail ! » rétorque Cage qui, amer, décide de prendre sa retraite avant de se retrouver mêlé à une aventure abracadabrante sur laquelle on reviendra en critique la semaine prochaine.

Quoi qu’il en soit, l’abandon avec lequel le lauréat de l’Oscar du meilleur acteur pour Leaving Las Vegas (Adieu Las Vegas) accepte de passer pour un égocentrique sûr de lui jusqu’à la bêtise s’avère en phase avec l’approche habituellement privilégiée par les vedettes qui se parodient.

Marquer des points

 

En effet, à l’exception notable de Being John Malkovich (Dans la tête de John Malkovich), fantaisie débridée qui a repoussé les limites en la matière, on retrouve principalement deux écoles d’autoparodie : on opte pour une itération amplifiée de soi, comme Bill Murray en hurluberlu attachant dans Zombieland, ou, à l’inverse, on offre l’antithèse de son image publique, comme Keanu Reeves en insupportable poseur dans Always Be my Maybe (Peut-être pour toujours). C’est cette seconde voie qui est en évidence dans le très méta This Is the End (C’est la fin), où les Jonah Hill, Seth Rogen, Emma Watson, Mindy Kaling, Channing Tatum, etc., rivalisent de détestabilité (il est à présent permis de se demander si James Franco, lui, jouait vraiment).

Qu’importe, le but demeure le même, comme l’expliquent encore Harris et Wade dans Slate : « Cela revient généralement à satiriser Hollywood en se moquant de votre propre vanité ou de votre volonté de vendre votre âme. Dans Jay and Silent Bob Strike Back, Ben Affleck et Matt Damon travaillent sur Good Will Hunting 2: Hunting Season, la suite de leur drame oscarisé. Juste avant de filmer une scène, Damon chuchote : “Pense au chèque de paie.” »

Ici, les deux acteurs montrent, d’une part, qu’ils sont beaux joueurs et, d’autre part, qu’ils ne se prennent pas au sérieux. Mais il y a davantage dans ledit procédé.

« Le film de 1992 The Player, de Robert Altman, intègre plusieurs célébrités se jouant elles-mêmes. À mi-parcours, un producteur incarné par Tim Robbins se voit proposer un scénario écrit pour des interprètes inconnus […] À la fin de The Player, nous voyons Julia Roberts et Bruce Willis dans le montage final de ce film en un commentaire sur la façon dont l’art devient commerce à Hollywood […] En reconnaissant leur participation à ce processus, Roberts et Willis marquent quelques points auprès d’un public cynique. »

Ces « points marqués » peuvent, pour le compte, se traduire par d’importants bénéfices professionnels. Dans un article récent du Guardian, Ann Lee évoque un cas de figure éloquent.

« Un acteur jouant son propre rôle dans un film ouvre également la porte à une réinvention. Prenez Neil Patrick Harris, qui apparaît comme agent de Cage dans The Unbearable Weight of Massive Talent. Avant de jouer dans Harold and Kumar Go to White Castle, il était surtout connu pour son rôle de petit prodige médical parfait Doogie Howser dans la sitcom américaine. Sa performance en version satirique de lui-même dans la comédie “poteuse” et ses deux suites a revigoré sa carrière. Jouer un être répugnant ayant une prédilection pour les grandes quantités de cocaïne et les strip-teaseuses lui a permis de passer à des rôles plus adultes. »

Et l’autrice de rappeler que le comédien décrocha peu après l’un des rôles principaux, celui d’un tombeur impénitent, dans la série How I Met Your Mother.

Outre-Atlantique

 

Évidemment, le cinéma américain n’a pas le monopole du procédé. En France, pays qui nous a donné en 2015 la jubilatoire série Dix pour cent (Appelez mon agent au Québec) et Grosse fatigue, de et avec Michel Blanc, il a cartonné dès 1994. Réunissant une part appréciable du gratin cinématographique hexagonal, le film Les acteurs, de Bertrand Blier, vaut le coup d’œil, quoiqu’on pourra lui préférer Le bal des actrices, de Maïwenn.

Sans oublier, de la Belgique, JCVD, où Jean-Claude Van Damme se la joue (ou pas) star déchue. Des deux côtés de l’Atlantique, on se plaît à égratigner les mythes.

Pourquoi cette propension chez les vedettes à se tourner en ridicule, souvent en se dépeignant, à l’instar de Nicolas Cage, en stars narcissiques finies ? Si l’on en croit Oscar Wilde, l’imitation serait la forme la plus sincère de la flatterie… Or, en se « pastichant » elles-mêmes avec des défauts tellement énormes que ceux-ci ne sauraient être pris au sérieux, les stars ne célèbrent-elles pas, au fond, leur propre grandeur ? Qu’il soit grossissant ou déformant, un miroir reste un miroir.

Autres exemples

Les ailes du désir, de Wim Wenders : Peter Falk, alias Columbo mais également complice de John Cassavetes, fait une apparition marquante dans le classique allemand.

The Congress (Le congrès), d’Ari Folman : Robin Wright incarne une version d’elle-même avec qui plus personne ne veut travailler et qui accepte qu’on la numérise.

I’m Still Here, de Casey Affleck : Joaquin Phoenix est au coeur d’un documenteur audacieux ou complaisant, selon qu’on est ou pas un inconditionnel de la douée vedette.

Ocean’s 12 (Le retour de Danny Ocean), de Steven Soderbergh : Julia Roberts joue un personnage qui ressemble à… Julia Roberts, pour qui elle se fait passer avant que le vrai Bruce Willis la démasque.

The Muse (La muse), d’Albert Brooks : dans le rôle-titre, Sharon Stone inspire des bonzes du cinéma en panne, comme Martin Scorsese et James Cameron, qui viennent faire coucou tels qu’en eux-mêmes.



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