«Les Olympiades», le conte moral de Jacques Audiard

Le cinéaste Jacques Audiard dirigeant ses acteurs sur le plateau de tournage de son long métrage «Les Olympiades».
Photo: Shanna Besson Le cinéaste Jacques Audiard dirigeant ses acteurs sur le plateau de tournage de son long métrage «Les Olympiades».

Après avoir réalisé son western The Sisters Brothers, Jacques Audiard avait envie de se retrouver complètement ailleurs. Alors, il est retourné chez lui. Et comme la splendeur de Paris avait été filmée sous toutes ses coutures, il a posé sa caméra dans le 13e arrondissement, un quartier multiethnique hérissé de tours rectangulaires sans le charme ravageur de la capitale. Et il a mis en scène des jeunes gens à travers leurs nouveaux codes amoureux.

État des lieux ? « Je n’ai pas la prétention de connaître cette génération, répond-il par vidéoconférence depuis Paris. Je lui prête des sentiments, des affinités, des désirs, mais je désirais filmer ce genre de quartier et de jeunesse, en mixité ethnique, culturelle et sociale. »

Son très beau film Les Olympiades, ressorti injustement bredouille au palmarès du dernier Festival de Cannes, le cinéaste d’Un prophète le revendique comme une pure comédie, mais il flirte aussi avec le drame. « La structure de la comédie est plus difficile à construire », déclare-t-il à raison. 

En adaptant trois nouvelles graphiques de l’auteur américain Adrian Tomine, il s’est adjoint au scénario deux cinéastes françaises : Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) et Léa Mysius (Ava). « Cette collaboration me semblait naturelle puisque j’avais trois personnages féminins forts. Leur sensibilité a teinté les dialogues, et le fait qu’elles soient également réalisatrices leur permettait de comprendre de façon pragmatique où pouvait se rendre un personnage. Si j’avais eu mon coscénariste habituel [Thomas Bidegain], le film aurait été tout autre. »

Ses Olympiades, Audiard les a tournées vite en plein confinement pandémique dans un Paris complètement vide. « On était si heureux de pouvoir se retrouver grâce à un permis de travail qui rendait nos réunions légères. »

Ce grand styliste a utilisé le noir et blanc pour offrir une poésie et une intemporalité à sa chronique de modernité. « Comme si ce n’était pas Paris, précise-t-il, mais une métropole étrangère. Le noir et blanc, c’est universel et ça apporte en même temps une impression d’exotisme. »

À l’instar des films d’Éric Rohmer, les personnages parlent beaucoup. « Rohmer, je le revendique, poursuit Audiard. Ma nuit chez Maud (1969), je l’avais vu quatre fois à sa sortie en salle. Sans tout comprendre, mais l’adolescent que j’étais se sentait interpellé par le discours amoureux. Les personnages avaient épuisé le désir par la parole. Dans mon film, ils causent même en faisant l’amour, expédié le premier soir, comme ma mère à l’époque me disait de ne pas faire. Mais c’est aussi un conte moral. »

Cette fois, la sexualité est omniprésente, frontale et normalisée, sans empêcher les sentiments de se frayer un chemin. « Ce désir d’écrire une histoire d’amour, je ne l’avais pas eu depuis Sur mes lèvres, même s’il en était toujours question quelque part, à travers De rouille et d’os en particulier. Comme dans chaque film, il reste ensuite avec les comédiens à rendre ça harmonieux, pertinent et au besoin drôle. »

Il voulait mettre à l’affiche de nouveaux venus. Noémie Merlant (Portrait de la jeune fille en feu) est la seule vedette du lot. Elle incarne une femme en quête existentielle après des traumatismes et des faux départs. « La personne la plus incertaine d’elle-même, il fallait que le spectateur puisse la reconnaître, dit Audiard, sinon montrer de nouveaux visages constituait une nécessité dans ce film. » Camille (Makita Samba), un homme noir, très actif sexuellement, couche avec Émilie (Lucie Zhang), sa colocataire d’origine chinoise, mais tombera amoureux de Nora (Noémie Merlant), tout en restant lié à Émilie. Quant à Amber (Jehnny Beth), femme qui travaille sur un site porno, elle fait bifurquer l’action par un étrange concours de circonstances. Rien ne tournera comme prévu.

« La génération dont je parle doit vivre en colocation, car, dans une grande ville, les loyers sont élevés. Mes personnages flottent dans un entre-deux mondes, en rupture avec leur passé. Ils ont répondu aux injonctions de la société, mais est-ce qu’un diplôme va les satisfaire ? Ils tâtonnent, cherchent ailleurs et se trompent sur eux-mêmes. Seule Amber Sweet ne se raconte pas d’histoire. Elle est comme une divinité grecque qui oriente les mortels vers d’autres voies pour se trouver. Je suis très heureux d’avoir travaillé avec Lucie Zhang, une étudiante de 19 ans qui n’avait jamais fait de cinéma. Quand vous prenez un non-comédien, ce n’est pas, comme il le croit, pour sa figure, mais pour ce qu’on croit qu’il peut faire avec elle. La comédie, c’est un rythme que Lucie a très bien saisi. D’ailleurs, elle joue déjà dans un autre film. Makita Samba aussi. »

Et comme Jacques Audiard aime sauter à travers les genres et travailler de temps à autre dans une autre langue que la sienne, il prépare À la recherche d’Emilia Pérez, une comédie musicale en espagnol tournée à Mexico sur un chef de cartel qui se fait opérer pour devenir une femme afin d’échapper à ceux qui le traquent. Tout un programme ! Il rit à l’idée de s’investir encore là où personne n’aurait eu l’idée de le chercher.

Les Olympiades prendra l’affiche le 15 avril.

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