«Ninjababy»: grossesse et maternité sans édulcorant

S’il y a bien une chose qui ressort de «Ninjababy», c’est le droit des femmes à choisir la vie qu’elles veulent mener sans être jugées.
Photo: Métropole Films S’il y a bien une chose qui ressort de «Ninjababy», c’est le droit des femmes à choisir la vie qu’elles veulent mener sans être jugées.

Le ton est donné, Ninjababy ne fait pas dans la dentelle. Et quel rafraîchissement ! Enfin on nous parle de grossesse et de maternité sans édulcorant et sans tomber dans le potache façon Grossesse surprise.

Voici Rakel. Rakel vit à Oslo. Elle est désordonnée, immature, excessive et pleine d’idées saugrenues. Elle boit plus que de raison lorsqu’elle sort et aime agrémenter sa bière de champignons hallucinogènes à l’occasion. Elle rêve de devenir astronaute, goûteuse de bière, globe trotteuse, bûcheronne ou encore illustratrice. Surtout illustratrice. Mais ces rêves plus ou moins réalistes partent en fumée lorsque sa colocataire, Ingrid, lui fait remarquer qu’elle a pris de la poitrine, qu’elle engloutit des litres de jus de fruits qu’elle ne boit habituellement pas et qu’elle a développé un odorat exagérément fin. Oui, Rakel est enceinte. Finalement pas de « Aïkido-Mos » avec qui elle a passé une nuit il y a quelques semaines. À son grand désespoir, elle est déjà enceinte de six mois et demi. Par conséquent, le père s’avère être « Dick Jesus » et tout avortement est impossible. Que faire alors ? C’est la question que tourne et retourne Rakel dans sa tête, mais un petit bébé ninja, incarnation crayonnée de son futur enfant, s’échappe de son imagination pour la tourmenter encore plus.

L’humour caustique et sans concession de l’illustratrice Inga H. Sætre, qui a écrit le roman graphique dont est tiré le film, est parfaitement restitué par le scénariste montant Johan Fasting et fait mouche à chaque fois. Mais plus important encore, les deux se sont montrés réalistes dans le développement des personnages et les propos qu’ils tiennent. Ainsi, les conversations entre Rakel et Ingrid transposées à l’image sont franches et authentiques. Elles parlent de leurs règles, de sexe, d’excréments, de tout, sans une once de délicatesse, envoyant valser les clichés sur la féminité.

Évidents, mais pas acquis

 

Féminité au tapis, mais féminisme grand gagnant. S’il y a bien une chose qui ressort de Ninjababy, c’est le droit des femmes à choisir la vie qu’elles veulent mener sans être jugées. Que ce soit le droit d’avoir autant de relations sans lendemain qu’elles le veulent, d’avorter ou de garder leur bébé, le droit de ne pas se sentir mère, de douter... et bien d’autres choses qui devraient être évidentes, mais ne sont pourtant pas acquises.

Ayant toujours recours à l’humour pour désamorcer les situations les plus graves (nous faire rire sur le sujet du déni de grossesse, il fallait le faire), le film offre une réflexion aussi profonde que profondément nécessaire sur les inégalités entre les hommes et les femmes. Le croustillant discours extrémiste de Rakel sur la contraception balance les pieds dans le plat amer de l’iniquité homme-femme en la matière. Nous n’irons pas jusqu’à soutenir sa proposition de faire subir une vasectomie à tous les adolescents dotés d’organes génitaux males, mais le débat pour plus d’égalité est lancé.

Et si Sætre et Fasting ont laissé les gants au vestiaire pour le fond, la réalisatrice Yngvild Sve Flikke en fait autant pour la forme. Par sa mise en scène épurée, le choix d’une lumière crue et de décors sobres, elle ramène toute notre attention sur le plus important : le cheminement psychologique des personnages. De Rakel qui estime qu’un bébé ninja s’est secrètement glissé dans son ventre pour lui pourrir la vie à « Dick Jesus » qui veut repasser par la case lit maintenant que le mal est fait, cette galerie de personnages au bagout vitriolé explore malicieusement les méandres de la panique pré-parentale. Dotés, Rakel en tête de file, de ce que Bridget Jones a si justement baptisé une « diarrhée verbale », ils ne se donnent aucune limite pour pousser jusqu’au bout une réflexion plus intellectuelle qu’elle en a l’air. Ils en sont aussi d’autant plus attachants.

Farouchement cru et diablement réjouissant, Ninjababy fait fort de nous sortir du carcan étroit et lassant des films sur la maternité qu’on nous a servis jusqu’alors. À déguster sans pincettes ni modération.

Ninjababy

★★★ 1/2

Comédie dramatique de Yngvild Sve Flikke avec Kristine Kujath Thorp, Arthur Benning et Nader Khademi. Norvège, 2021, 103 mins. En salle.

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