«Goliath»: une gifle bien méritée

Le film de Frédéric Tellier explore l’emprise des lobbys sur notre société.
Photo: TVA Films Le film de Frédéric Tellier explore l’emprise des lobbys sur notre société.

Dans un tribunal en France, un avocat plaide pour faire reconnaître que la maladie qui a emporté Margo, une agricultrice, a été provoquée par la tétrazine, un pesticide qu’elle et sa femme employaient dans leur exploitation. En vain.

À Moscou, un lobbyiste explique lors d’une conférence que des enfants meurent dans des mines en Afrique pour extraire les matériaux qui serviront à fabriquer des moteurs de voitures électriques, détournant habilement l’attention du problème de la pollution causée par les voitures à essence.

Enfin, dans une campagne française, une professeure de sport milite pour faire reconnaître le rôle des pesticides dans le taux abominablement élevé d’enfants nés sans bras dans sa région. En vain aussi.

Ce sont de parfaits inconnus les uns pour les autres, mais ils sont tous les trois liés par un élément, cette substance qui fait couler tant d’encre : la tétrazine.

Si, comme beaucoup de personnes, vous avez pensé « glyphosate » en lisant tétrazine, c’est normal. Le film Goliath, nouvelle, oserait-on dire, « fiction » de Frédéric Tellier, est inspiré de l’affaire des « Monsanto Papers » dévoilée par une enquête du journal français Le Monde en 2017, réalisée à partir de documents déclassifiés du géant américain du secteur agricole.

Obsession pour le réalisme

 

Le réalisateur et coscénariste de Goliath, Frédéric Tellier, est un « aficionado » des films tirés de faits réels. Que ce soit de près avec L’affaire SK1, qui porte sur le procès du tout premier tueur en série (officiel) français, ou de plus loin avec Sauver ou périr, qui s’inspire de véritables histoires de pompiers grands brûlés. « Mon obsession dans mes films est le réalisme », déclarait-il en entrevue. Avec force détails techniques et références à d’autres scandales bien connus, Tellier fait mouche. La plus grande force de ce troisième long métrage est de nous détailler le mécanisme digne d’une Rolex du lobbyisme et son influence tentaculaire dans notre société.

Pour incarner le lobbyiste chargé de faire oublier les problèmes de santé causés par la tétrazine, ce « marchand de doutes », comme il se voit qualifié dans le film, Tellier est revenu vers une valeur sûre qui avait déjà porté son précédent film : le chouchou du cinéma français Pierre Niney. Un bon choix, étant donné l’excellente prestation de l’ancien sociétaire de la Comédie-Française dans Sauver ou périr. L’acteur revient dans un contre-emploi et se montre glaçant de cynisme.

Face à lui, Gilles Lellouche, qui joue l’avocat, et Emmanuelle Bercot, dans le rôle de la prof, fournissent la crédibilité nécessaire à leurs personnages et savent les rendre accessibles et touchants. La chose n’était pourtant pas si facile, car le scénario et la mise en scène ont, eux, un peu trop tendance à tirer vers le pathos. Certaines scènes n’ont manifestement d’autre utilité que de jouer sur la corde sensible, comme quand l’épouse de Margo regarde les vidéos de leur mariage, le montage s’attardant plus que de raison sur la santé déjà chancelante de Margo. Il en va de même lorsque le réalisateur insiste sur le fossé entre le milieu des lobbys, avec sa débauche de luxe, et celui des deux autres personnages principaux, les « vraies gens ». Le contraste en devient presque risible quand il devrait plutôt nous effarer.

Cependant, on lui pardonnera ce travers, tant le propos du film est fort. D’ailleurs, Tellier égraine les scènes foudroyantes de réalisme, qu’on ne pourra pas laisser de côté à la sortie des salles obscures. Malgré quelques défauts, Goliath inflige une gifle bien méritée à l’Europe, à la France et aux hommes qui se complaisent dans l’inaction.

Goliath

★★★ 1/2

Drame de Frédéric Tellier avec Gilles Lellouche, Pierre Niney et Emmanuelle Bercot. France, 2022, 122 minutes. En salle

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