Will Smith, ou l’Amérique face à ses contradictions

L’acteur Will Smith a frappé le présentateur Chris Rock sur scène après que celui-ci a fait une blague sur la maladie de sa femme lors de la cérémonie des Oscar, dimanche.
Photo: Chris Pizzello/Invision/Associated Press L’acteur Will Smith a frappé le présentateur Chris Rock sur scène après que celui-ci a fait une blague sur la maladie de sa femme lors de la cérémonie des Oscar, dimanche.

Le comportement violent de Will Smith lors de la soirée des Oscar ne l’a pas empêché d’être applaudi par ses pairs ni de se présenter à la fête organisée après le gala. Même si l’Académie a finalement indiqué lundi avoir ouvert une enquête à la suite du geste violent du comédien, certains soulignent que la clémence dont a bénéficié l’ex-rappeur est révélatrice des contradictions qui traversent la culture américaine. Par rapport à la tolérance de la violence physique à la télévision d’une part, mais également, parce qu’une fois de plus, une vedette hollywoodienne semble profiter d’un passe-droit.

« Frapper quelqu’un, c’est clairement un acte répréhensible par la loi qui est passible d’une peine de prison. Le commun des mortels aurait été arrêté sur-le-champ, mais lui, parce que c’est Will Smith, il s’en tire sans conséquence. Il y a beaucoup d’hypocrisie là-dedans venant d’un pays dont le président est en Europe ces jours-ci pour promouvoir les valeurs démocratiques. La base de la démocratie, c’est justement que tout le monde soit égal devant la loi », note Rafael Jacob, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Le politologue, spécialiste des États-Unis, peine à comprendre que Will Smith n’ait pas été expulsé de la cérémonie après être monté sur scène pour gifler l’humoriste Chris Rock, qui venait de faire une blague douteuse à propos de son épouse, Jada Pinkett Smith, alors qu’il présentait un prix sur scène. Pire, il a pu remonter sur scène plus tard dans la soirée après avoir remporté l’Oscar du meilleur acteur pour sa performance dans King Richard. Lors de son discours de remerciement, l’acteur en pleurs en a profité pour s’excuser auprès de l’Académie, mais n’a pas demandé pardon à Chris Rock. Il a finalement présenté des excuses à ce dernier lundi soir, par l’entremise de sa page Facebook. « La violence sous toutes ses formes est venimeuse et destructrice. [...] Je voudrais m’excuser publiquement auprès de toi, Chris. J’ai dépassé les bornes et j’avais tort. Je suis gêné, et mes actes n’étaient pas indicatifs de l’homme que je veux être. Il n’y a pas de place pour la violence dans un monde d’amour et de bonté. »

 
Hypocrisie
 

Toute cette histoire renforce, selon M. Jacob, cette idée voulant qu’Hollywood tienne un double langage. Car les têtes d’affiche de l’industrie du cinéma nous ont habitués, dans les dernières années, aux discours grandiloquents pour dénoncer la violence par arme à feu, le racisme ou encore la politique de Donald Trump. Mais les excès et les scandales des célébrités donnent l’impression à bon nombre d’Américains moyens que les gens riches et célèbres n’appliquent guère leurs leçons de morale.

« Vu d’ici, on pense que c’est une bonne affaire pour les politiciens américains d’être soutenus par des célébrités. Mais depuis quelques années, on remarque un effet boomerang à ça. Cette stratégie renvoie plutôt l’image d’un politicien déconnecté, car de plus en plus d’Américains sont dégoûtés par Hollywood », remarque Rafael Jacob, qui en veut pour preuve la dernière campagne présidentielle, lors de laquelle Joe Biden a tenu les vedettes davantage à l’écart de ses événements politiques, contrairement à Hillary Clinton et à Barack Obama avant lui.

C’est dans ce contexte difficile pour le milieu du cinéma que se déroulait dimanche soir la 94e cérémonie des Oscar à Los Angeles. Lors des années précédentes, le prestigieux gala avait enregistré une baisse vertigineuse de ses cotes d’écoute. À voir maintenant si la controverse entourant Will Smith ravivera l’intérêt à long terme pour la soirée phare du cinéma américain. Les premiers chiffres publiés lundi pour le gala de dimanche révèlent que l’audience a bondi de 48 % par rapport au creux historique de l’an dernier.

Doubles standards

 

Le passage où l’acteur de 53 ans assène une gifle à Chris Rock a depuis été abondamment relayé sur les réseaux sociaux et dans les médias du monde entier. La séquence suivante dans laquelle on entend Will Smith invectiver l’humoriste a, elle, été immédiatement censurée en ondes aux États-Unis, alors que les télévisions étrangères n’ont pas cru bon de couper le son à ce moment.

Comme quoi un « F Word » bien senti passe moins bien aux États-Unis qu’une gifle en direct. « En partie à cause de leur histoire, les Américains ont une bien plus grande tolérance à la violence que les Québécois », souligne Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

La sexualité a aussi tendance à être moins bien tolérée que la violence physique au sud de la frontière. Immense star des années 1990 et du début des années 2000, Janet Jackson a vu sa carrière de chanteuse plombée à jamais après avoir laissé paraître un bout de son sein pendant une fraction de seconde lors du spectacle de la mi-temps au Super Bowl de 2004. Le chanteur Chris Brown, lui, a pour sa part réussi à revenir à la première place des palmarès quelques années plus tard, même après avoir battu sa compagne de l’époque, la star de la pop Rihanna, après la soirée des Grammy, en 2009.

Quel sort sera réservé à Will Smith ? « J’ai l’impression qu’il n’y aura pas de conséquences, prédit Pierre Barrette. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un travail de spin doctors. Il ne faudrait pas s’étonner, dans les prochaines semaines, de voir Will Smith dans une entrevue de type confession, avec Oprah par exemple, avec la larme à l’œil en s’excusant. »

Impunité ?

Pour l’heure, l’Académie a réagi en dénonçant le geste du comédien révélé au grand public au début des années 1990 dans la sitcom Le prince de Bel-Air. « Nous avons officiellement lancé un examen formel autour de l’incident et explorerons d’autres actions et conséquences conformément à nos statuts, à nos normes de conduite et à la loi californienne », peut-on aussi lire dans un communiqué.

Selon le réseau CNN, une douzaine de personnes influentes au sein de l’Académie se sont réunies lundi matin pour un bilan, mais n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la réaction à adopter. Toujours d’après la chaîne d’information, des membres de l’Académie présents dans la salle le soir du gala auraient immédiatement songé à expulser Will Smith du Dolby Theatre, mais se sont ravisés pour des raisons de logistique.

Une situation délicate que comprend Joanne Pouliot, directrice générale de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour, qui organise le gala Les Olivier. « Le temps de réaction est très court dans un gala en direct. Quand c’est arrivé, l’Académie savait déjà qu’il allait gagner l’Oscar du meilleur acteur. Ça a peut-être joué dans leur décision de ne pas l’expulser », indique-t-elle, avant d’ajouter qu’elle ne sait pas comment son association aurait réagi si un tel événement s’était produit lors des Olivier, il y a un peu plus d’une semaine.



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