La gifle de Will Smith, pas la première controverse des Oscar

Dimanche soir, Troy Kotsur est devenu le premier acteur sourd à remporter un Oscar après que sa partenaire de jeu Marlee Matlin en eut gagné un, tout aussi historique, en 1987. Idem pour l’actrice Ariana DeBose, première femme ouvertement queer et se décrivant comme afro-latino à recevoir un Oscar. Sans oublier Jane Campion, troisième femme seulement à remporter l’Oscar de la meilleure réalisation, en plus d’être la seule réalisatrice à avoir été nommée deux fois dans cette catégorie. Or, tous ces accomplissements ont été éclipsés par la gifle que Will Smith a assenée à Chris Rock devant une assistance médusée. À n’en pas douter, l’altercation viendra allonger la liste des moments chocs ayant ponctué l’histoire des Oscar. Survol.

L’un des plus fameux épisodes survint en 1973, lorsque Marlon Brando remporta in absentia l’Oscar du meilleur acteur pour The Godfather, de Francis Ford Coppola. Par l’entremise de la militante Sacheen Littlefeather, la vedette refusa la statuette en dénonçant le traitement des Autochtones par l’industrie cinématographique américaine. Pour la petite histoire, il ne s’agissait pas là d’un simple mouvement d’humeur de la part de Brando, qui œuvrait au sein de l’American Indian Movement depuis les années 1960. Voisine de Francis Ford Coppola, Sacheen Littlefeather avait pu contacter Marlon Brando grâce au cinéaste.

L’année suivante, l’animateur David Niven s’apprêtait à présenter Elizabeth Taylor lorsqu’un homme flambant nu surgit derrière lui et traversa la scène en faisant le signe de la paix. Devant un parterre demeuré coi, le flegmatique acteur anglais remarqua, pince-sans-rire : « La seule chose pour laquelle on se souviendra de lui, ce sont ses défauts. » L’homme en question était Robert Opel, un artiste et militant pour les droits des personnes gaies. Opel s’était déjà dénudé en public pour la cause et, après la cérémonie de 1974, on l’invita dans une pléthore d’émissions.

La politique et l’enveloppe

Le public se montra beaucoup plus réactif, y allant même de huées pour certains, lorsqu’en 1978, en remportant l’Oscar de la meilleure actrice de soutien pour Julia, Vanessa Redgrave remercia l’Académie d’avoir eu le courage de tenir tête aux « voyous sionistes ». Pour mémoire, la comédienne venait de participer au documentaire The Palestinian. En l’occurrence, la comédienne faisait allusion à des membres de la Ligue de défense juive qui avaient brûlé son effigie, en plus de mettre sa tête à prix, comme le rappelait le Hollywood Reporter dans un entretien de 2018.

« Je devais faire quelque chose. Tout le monde doit faire quelque chose, essayer de changer les choses pour le mieux. Pour défendre ce qui est juste et ne pas être consterné si vous ne voyez pas de résultats immédiatement », de conclure sans regret Vanessa Redgrave.

Par la suite, il n’y eut guère de vague pendant une longue période. En 1986, il s’en trouva pour sourciller devant la tenue audacieuse de Cher, signée Bob Mackie. Mais encore ? Non, il fallut attendre, façon de parler, 2011 pour un autre authentique choc, prolongé celui-là.

En effet, en cette occasion, James Franco et Anne Hathaway, qui n’avaient vraiment pas d’atomes crochus, offrirent la pire animation de l’histoire des Oscar. De malaise en malaise, on eut l’impression d’assister, la soirée durant, à un déraillement au ralenti. Dans un retour anniversaire publié par The Ringer en 2021, l’un des scénaristes de la soirée, David Wild, admet :

« C’était comme la rencontre arrangée [blind date] la plus inconfortable du monde entre le rockeur poteux cool et l’adorable meneuse de claque du groupe de théâtre. »

Puis, en 2017 survint ce qui fut par la suite nommé l’« envelopegate ». Après qu’on leur eut remis la mauvaise enveloppe, l’actrice Faye Dunaway et son partenaire de Bonnie and Clyde, Warren Beatty, attribuèrent l’Oscar du meilleur film à La La Land plutôt qu’à Moonlight. Raison de la gaffe ? Tout excité de se trouver dans les coulisses des Oscar, Brian Cullinan, un représentant de la firme PricewaterhouseCoopers, écrivait ses impressions sur Twitter plutôt que de se concentrer sur la tâche somme toute simple de la remise de l’enveloppe.

Une triste première

 

Jusqu’à cette année toutefois, aucune voie de fait n’était venue entacher la cérémonie. C’était avant que, irrité par une très mauvaise blague faite aux dépens de sa conjointe, Jada Pinkett Smith, Will Smith (qu’on peut pourtant voir rire de ladite blague quelques secondes auparavant) monte sur scène et frappe le présentateur Chris Rock au visage. Il faut savoir que Jada Pinkett Smith souffre d’alopécie et qu’elle arborait dimanche un magnifique crâne rasé. D’où la pointe mal avisée de Chris Rock la comparant à G.I. Jane, rôle pour lequel Demi Moore s’était fameusement rasé la tête jadis.

De retour à sa place, Will Smith en a remis : « Garde le nom de ma femme hors de ta putain de bouche », a-t-il intimé à un Chris Rock stupéfait. Interdite, la salle a alors compris que l’altercation n’était pas planifiée. Ce qui ne l’a pas empêchée d’applaudir Smith lorsqu’il est peu après allé chercher l’Oscar du meilleur acteur pour King Richard. D’ailleurs, lors de son excellent bien-cuit d’ouverture, l’animatrice Amy Schumer avait lancé : « Alors qu’on peine toujours à porter des histoires de femmes au cinéma, il fait bon voir un film consacré… au père des légendes du tennis Serena et Venus Williams. »

Dans un discours décousu, Will Smith a affirmé avoir « protégé » ses covedettes féminines et, dressant un parallèle avec son personnage, a parlé de l’importance de « protéger » sa famille, évoquant une mission divine, puis déclarant vouloir être un « navire d’amour » et « une rivière pour les siens », arguant que « l’amour peut vous faire faire des trucs dingues ». L’hybris aussi.



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