«Zo Reken», ou le fléau de la coopération internationale

Une scène du film documentaire «Zo Reken»
Photo: Films de l'Autre - Films du 3 Mars Une scène du film documentaire «Zo Reken»

En Haïti, le zo reken (os de requin, en créole) désignait d’abord un alcool, dans lequel avaient trempé des os de requin, et qui était réputé donner de la virilité aux hommes. Plus récemment, c’est le nom qu’on a donné aux véhicules Toyota Land Cruiser 4X4 utilisés par les organisations non gouvernementales (ONG), mais aussi par les milices gouvernementales et par les oligarques haïtiens, pour sillonner les routes du pays.

Zo Reken, c’est le nom qu’Emanuel Licha a donné à son dernier documentaire. Cette fois, cependant, il en a donné le volant à un chauffeur, et s’en est servi pour interviewer diverses personnalités sur les affaires du pays. Pour l’un d’eux, qu’il appartienne à une ONG ou à une milice gouvernementale, le Zo Reken, ce véhicule de luxe, est synonyme de pouvoir, dans un pays où une grande partie de la population n’a pas vingt-cinq sous pour se payer de quoi manger.

Zo Reken a été tourné alors que le président Jovenel Moïse était encore vivant et au pouvoir, mais qu’un fort mouvement de contestation soulevait le pays. C’est ainsi que le chauffeur du Zo Reken dans le documentaire doit éviter de nombreuses manifestations et plusieurs barrages pour emmener ses passagers à bon port, quand il y arrive.

Mais ce sont plutôt les ONG, qui ont pullulé dans le pays après le tremblement de terre de 2010, qui sont ici clouées au pilori par les Haïtiens rencontrés. Au moment du tournage, en 2019, on estimait qu’il y en avait encore un millier en activité.

Ces ONG, donc, introduites par un discours de bonnes intentions, mettent le pays dans un état d’assistanat dont il n’arrive plus à se sortir.

Dans le domaine de la santé, par exemple, les ONG auraient, selon un des participants, déplacé, à fort prix, tout le personnel soignant dans des cliniques temporaires, aujourd’hui fermées, laissant les services existants en désuétude.

Pour les Haïtiens croisés sur la route, si la solidarité internationale est nécessaire dans une certaine mesure, elle sert principalement à payer les salaires des Blancs (comme on désigne en fait les étrangers) et à acheter leurs produits.

En entrevue, Emanuel Licha admet avoir vécu une désillusion considérable envers la coopération internationale, lors d’une maîtrise qu’il effectuait sur le terrain au Burkina Faso. « Pour moi, cela a été un vrai choc », dit-il. « Cela a provoqué un vrai questionnement, qui a rendu assez clair que ces privilèges auxquels j’avais accès — je me faisais inviter dans toutes sortes de cocktails au bord des piscines — » étaient dus au fait qu’il était un étranger.

Un confinement à la dépendance

Cette prise de conscience provoque chez lui un abandon complet de ses ambitions de coopération internationale. « Je ne voulais pas faire partie de cette pratique », dit-il, même s’il admet aujourd’hui qu’une approche « plus mature » lui aurait permis de finir par se joindre à des gens impliqués en coopération internationale plus proches de ses valeurs.

Il avoue que la coopération, ou la solidarité, internationale est un phénomène positif, comme le serait, par exemple, l’aide de pompiers haïtiens dans le cas où un tremblement de terre secouerait le Québec. Ce qui l’est moins, nuance-t-il, c’est lorsque l’aide internationale confine le pays à la dépendance complète, le privant des ressources nécessaires à sa propre reconstruction.

La misère haïtienne, on la pressent tout le long du film, notamment lorsque le Zo Reken arrive au moment d’une razzia d’une milice gouvernementale, qui a fait quatorze morts chez des jeunes qui devaient passer le chapeau pour organiser des funérailles. C’est une rare incursion dans la vie quotidienne haïtienne. Rien de quoi rassurer les bien-pensants.

Zo Reken

Emanuel Licha, Canada, 86 minutes. En salle le 18 mars.

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