Pour la suite du monde

Une scène du documentaire «Je me soulève»
Photo: Stéphane Bourgeois Une scène du documentaire «Je me soulève»

Présenté mardi soir en ouverture du 40e Festival international du film sur l’art (FIFA), le nouveau documentaire d’Hugo Latulippe, Je me soulève, s’immisce dans la démarche artistique d’une petite troupe de théâtre. Au menu : poésie, politique et mobilisation citoyenne.

Qu’arriverait-il si, pendant un an, un petit groupe d’acteurs allumés se mettait à lire les poètes d’aujourd’hui pour dégager l’esprit de notre temps et faire de cette matière un spectacle ? Quelles aspirations et quels rêves seraient révélés par la lecture des œuvres de Toino Dumas, Marjolaine Beauchamp, Chloé Savoie-Bernard ? Quelles interrogations seraient soulevées à la fréquentation des mots de Rodney Saint-Éloi et Daria Colonna ? De quoi seraient faits les sourires et les larmes ? Quelles luttes seraient relayées sur la place publique à l’écoute des textes de Dany Boudreault et de Catherine Dorion ?

Et que se passerait-il si un documentariste braquait sa caméra sensible sur la petite troupe d’acteurs-lecteurs, se mettant lui aussi à dévorer la poésie actuelle ? Il arriverait Je me soulève, nouveau long métrage d’Hugo Latulippe, qui a l’honneur d’ouvrir, en première mondiale et en compétition, la 40e édition du Festival international du film sur l’art, mardi soir au Monument-National.

« En ce moment, je trouve la poésie actuelle tellement vivante, explique le réalisateur avec enthousiasme. Et il y avait, dans le projet de laboratoire de théâtre inspiré de la poésie mené par Véro et Gab Côté, l’idée de mailler la question du vivre-ensemble et du politique au sens large, une vision qui rejoint mon approche documentaire. »

Si la poésie en est le carburant, on pourrait dire des sœurs Véronique et Gabrielle Côté, autrices, metteuses en scène et comédiennes, qu’elles sont le moteur de Je me soulève, d’abord le titre de leur spectacle programmé au Théâtre du Trident en 2019, puis celui du long métrage homonyme d’Hugo Latulippe. Le cinéaste s’est immiscé dans leur démarche artistique pour en documenter toutes les étapes. Audition et direction des comédiens, assemblage des poèmes, mise en scène… Elles tiennent amoureusement le fil d’une œuvre collective, qui prend vie sous nos yeux. « Du point de vue des idées et de la forme, j’avais un cadre : une histoire déployée sur un an, avec un début, un déroulement et une fin. Et comme la substance de leur spectacle était politique, je savais que ça allait devenir intéressant. »

Chasse à l’authenticité

Mobilisés par les sœurs Côté afin de participer à la création du spectacle, une vingtaine d’acteurs, parmi lesquels Anne-Marie Olivier, Ariel Charest (devenue la reine du lip-sync), Maxime Beauregard-Martin, Elkahna Talbi et Leila Donabelle-Kaze, ont mis leurs tripes et leur cœur sur la table. « Comme documentariste, je suis habitué à travailler avec des non-acteurs et à bien préparer le terrain pour tourner. Là, avec des comédiens, c’était différent. Par contre, ils ont fait quelque chose qu’ils ne sont pas appelés à faire souvent : ils ont accepté de se livrer à la caméra, d’aller dans ce qu’ils sont, avec ce que ça a de déstabilisant, confie le réalisateur. Aller à des places où tu ne peux pas te rendre si tu débarques cinq minutes avec un Kodak, traquer ces moments de pure authenticité dans lesquels des humains parlent avec leur cœur et les assembler pour en faire un film, c’est ça le documentaire : une chasse à l’authenticité. »

Sans compromis, modeste dans ses moyens, mais lumineux et engageant, Je me soulève est de ces œuvres qui ont le pouvoir de renverser et d’émouvoir. « Je me soulève », ce sont aussi les mots de l’École de la montagne rouge, un groupe d’étudiants en Design graphique de l’UQAM à l’origine de beaucoup de visuels marquants au temps du Printemps 2012, comme les iconiques carrés rouges. Un tournant dans le parcours citoyen d’Hugo Latulippe ? « J’ai vécu ça comme le fait d’une société qui se questionne et place l’éducation au centre de sa réflexion. Les gens que j’ai filmés sont pas mal plus jeunes que moi ; certains étaient dans la rue à ce moment-là, d’autres, comme la jeune militante Sara Montpetit, qui incarne Maria Chapdelaine dans le film de Sébastien Pilote, se sont engagés dans un parcours militant plus récemment en lien avec des préoccupations climatiques. À un moment, j’ai compris que j’étais en train de filmer des gens qui portent un Québec et un monde qui ne sont pas nécessairement ceux de ma génération. À travers le Printemps érable, on a aussi assisté à l’ascension de Québec solidaire, qui est un peu le véhicule politique de ces idées-là… » Ce film est par ailleurs l’occasion de revenir sur l’arrivée de Catherine Dorion dans l’arène politique.

Les préoccupations de la nouvelle génération ont-elles surpris, voire déstabilisé, le réalisateur de 48 ans ? « Lorsqu’ils disent “nous, on ne fera pas d’enfants”, ça me confronte parce qu’il est question ici de notre foi en l’avenir. Ils peuvent parfois avoir un côté radical, mais je pense qu’on a le devoir de se demander, à notre tour, s’il s’agit d’un signe des temps. La fermeté de leurs revendications au niveau de l’égalité hommes-femmes, de la diversité des genres, de la place des nations autochtones et de l’urgence de réagir concrètement aux changements climatiques… Ils assument que c’est là qu’on s’en va, et je pense que mon métier d’humain et de citoyen est de ne pas renoncer. »

Le documentaire Je me soulève, d’Hugo Latulippe, sera présenté à la soirée d’ouverture du FIFA le 15 mars, au Monument-National, à 19 h. Au Musée national des beaux-arts du Québec, les 16 et 17 mars, à 19 h. Dans les cinémas du Québec dès le 25 mars.

À voir en vidéo